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07 - Le Noviciat

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Chapitre VII

07 - Le Noviciat
Sept années se sont écoulées depuis ces premières vacances.

Années studieuses et seulement marquées par la routine de la vie de pension, par les amitiés liées au fil des ans et par un brevet de fin d'études durement acquis. J'ai maintenant 14 ans, je dépasse d'une tête la plupart de mes camarades et la largeur de mes épaules n'a rien de juvénile. Dès l'age de 12 ans, l'enfant Valdorix est devenu progressivement homme, comme le papillon sortant de sa chrysalide et butinant de fleur en fleur. Métamorphosé il s'est découvert un nouvel appétit dont l'objet n'était pas nourriture, mais se dessinait en formes harmonieuses enrobées de jupons et de caracos. Bien que tenu à une certaine réserve en raison de mon état d'oblat, mes dernières vacances ont bouleversé les principes que m'avaient inculqués les bons moines. J'ai le défaut de ne pouvoir résister au charme féminin et l'émoi que je ressentais enfant, troublé que j'étais par la tendresse de Fantine, est devenue pulsion, mettant tous mes sens en ébullition. Les filles du voisinage en sont la cause. Comme mon physique n'est pas trop déplaisant, elles prennent un malin plaisir à m'aguicher sachant qu'en essayant sur moi le pouvoir de leurs charmes, je ne manque pas d'y répondre en leur tournant un compliment les faisant fondre comme neige au soleil.

 

 

 

07 - Le Noviciat
Ma première aventure sentimentale, celle dont on se souvient toute sa vie, est une rouquine aux yeux vert jade, au visage taché de son, c'est la meilleure amie de Rosana et son prénom chante comme rossignol de printemps. Elle se nomme Priscilla. Elle a un an de plus que moi. Plus précoce que les filles de son âge, son corps, bien proportionné, est celui d'une jeune femme. Ce corps féminin dont je rêve bien souvent depuis le jour où j'ai surpris Fantine à sa toilette. Ce corps harmonieux si souvent dessiné en cachette sur nos ardoises d'école, rendu encore plus désirable par le régime austère de notre vie conjuguée au masculin. La vie en communauté qui ne nous permet pas la moindre tendresse. Cette envie de caresses, accumulée pendant des années, voilà que m'est offerte l'occasion de la satisfaire sans l'avoir préméditée.

Arnoul et Fantine sont partis à Sainte-Marie des Bois pour la finition de l'église. Rosala craignant de se trouver seule à l'étage de notre chaumière, a demandé à Priscilla de venir dormir en sa compagnie. Lorsque j'arrive pour les vacances de fin d'année, elles ne changent en rien leurs habitudes et je retrouve ma place habituelle à leurs côtés sur la paillasse de feuilles de troki. La première nuit se passe sans incident, à part quelques chuchotements et ricanements des filles. Je suis bien calé dans mon coin, le nez contre la balustrade. Je prends plaisir en m'endormant à regarder les dernières lueurs de l'âtre dont la grosse bûche doit tenir toute la nuit, pour rejaillir au matin en une flamme claire. Sa chaleur nous sera nécessaire car l'aube se lève accompagnée d'un vent glacial qui a givré l'humidité sur toute la nature environnante. Au lever, le paysage de Romay est superbe mais il n'est pas question de sortir, mieux vaut rester près du feu. Après le repas de midi, cette froidure nous donne le temps d'une longue conversation sur l'avenir de chacun. Au fil des phrases et sans en tirer gloire, il m'est donné de constater l'avantage que confère la connaissance. J'en rajoute à plaisir pour impressionner les filles et cela ne laisse pas insensible la rousse Priscilla. Après souper, le parrain et la Mano se retirent dans leur lit cagibi et nous montons sur le palier. Le repos forcé de la journée fait que je ne trouve pas le sommeil. Certaines attitudes de Priscilla, pendant la soirée, me reviennent en mémoire. Certains regards troublants, la vision de son décolleté généreux chaque fois qu'elle a dû se baisser pour alimenter le feu, sont autant d'images excitantes. Je suis énervé, le sang afflue à mes tempes, je me force à fermer les yeux mais le sommeil ne vient pas. Les filles semblent endormies après avoir longtemps bavardé. Je compte des moutons imaginaires, trente, cinquante, quatre-vingts. Enfin je m'assoupis aux environs du centième et de la mi-nuit. Pas pour longtemps, je crois, car le moindre bruit me réveille en sursaut. Une planche a grincé sous le poids pourtant léger de Priscilla qui s'approche de ma couche, vérifie que je ne dors pas et se glisse sous ma couverture en peau de chèvre. Je ne suis même pas étonné, comme si le déroulement de l'action était programmé depuis notre échange de regards admiratifs. Je me rends compte dès le premier embrasement que Priscilla est beaucoup plus experte que moi en la matière et cela m'encourage à débrider la violence de ma sensualité si longtemps contenue. Nos corps s'étreignent à n'en pouvoir plus respirer d'autant que nos longs baisers provoquent en nous une sorte de transe qui va augmentant avec les minutes qui passent.

Le ronflement du parrain nous rassure sur notre quiétude. Je ne suis pas certain que la Mano dorme aussi bien mais je la soupçonne, à mon égard, d'une sorte de complicité chargée d'affection.

Le premier moment de pulsion atténué, notre étreinte se faisant moins pressante, ma main s'aventure à la découverte de ces rondeurs si intensément désirées en nos rêves d'adolescents. Seule une limite reste infranchissable au-dessous du nombril, là où la peau se couvre d'une douce toison. Malgré mon innocence, je sais quand même comment se font les bébés et je me doute que Priscilla craint de se retrouver enceinte d'un moine en devenir ! Aussi je n'insiste pas et me contente de déborder de tendresse et d'autre chose aussi, à force d'excitations et de baisers enflammés. Ceci a pour effet de réduire la tension qui m'épuise et le sommeil aidant, nous finissons par nous endormir dans les bras l'un de l'autre. C'est dans cette posture qu'au matin, Rosala nous surprend. Je crains son courroux mais à ma grande surprise, elle nous sourit d'un air complice comme si tout cela avait été soigneusement préparé. Prétextant avoir froid,elle vient se blottir, elle aussi à mon côté mais sans obtenir de ma part le moindre geste inconvenant.

Avec le recul des années, je me demande si en fait je n'ai pas été, cette nuit-là et les nuits qui suivirent, le jouet inconscient de ces filles d'Eve sensuelles et malicieuses à la foi. Il est temps que les vacances prennent fin car je deviens exigeant et je sens bien que Priscilla est de moins en moins réticente. J'ai même réussi le dernier soir à glisser une main en ce lieu secret qu'elle a fini par ne plus défendre. A mon grand étonnement je l'ai vu devenir étrangement autre, comme si elle éprouvait un fort malaise accompagné de gémissements à peine réprimés.

Qu'il est lourd le fardeau que je porte à mon retour au monastère. Je suis condamné comme un forçat à traîner ce boulet qui va perturber ma nouvelle existence de novice. Mon esprit est constamment occupé par les sensations nouvelles que jusqu'alors mon corps ne connaissait pas. Tout en cheminant, je me demande bien ce que je vais faire, en ce cloître où la femme est bannie, au milieu des moines en perpétuelles oraisons. Je suis sur le point de retourner au hameau mais, à la pensée de peiner Fantine et de manquer au vœu qu'elle a fait, je continue mon chemin et je me plie, de nouveau, à la discipline monacale. Mon trouble, cependant, n'échappe pas à la perspicacité de don Vivien, mais il n'intervient pas autrement qu'en redoublant de sollicitude à mon égard. Les bons conseils du maître des novices aidant, je reprends goût à mes études.

Peu de temps après, les confidences de mon ami Pierre me rassurent un peu. Il a eu lui aussi, pendant ses vacances, une première expérience, entière et concluante, avec pour partenaire une femme de Montmelard. Le mari de cette jeune épouse, est un homme d'armes en déplacement à Mâcon pour le compte d'Artaud le Blanc. C' est un rustre qui ne satisfait pas le besoin d'étreintes amoureuses de la belle amie d'enfance de Pierre. Celui-ci s'est chargé de combler ce manque de tendresse mais au détriment de la vocation qu'il n'avait d'ailleurs jamais eue. Contrairement à mon renoncement, il n'a pas l'intention de rester plus longtemps au noviciat et attend avec impatience le retour de son bienfaiteur Artaud pour solliciter de lui l'autorisation d'apprendre le métier des armes.

Dom Vivien, le maître des Novices, n'a pas dépassé la trentaine. C'est un puits de science et, sa jeunesse fait qu'il nous est très proche. Pour le seconder dans son enseignement, deux moines plus âgés, dom Oldin pour les mathématiques et frère Joceran. Ce dernier, issu d'une noble famille du duché de Bourgogne, a toujours refusé par humilité d'accéder à la prêtrise. Il possède une licence de lettres anciennes et nous enseigne le grec et le latin. Pour ceux qui ont la chance de chanter juste, le maître de chapelle, dom Claudius, à la charge, chaque soir, d'enseigner le chant grégorien. C'est en même temps une répétition pour les offices du lendemain. C'est un agréable moment de détente qui plus est, nous dispense de la corvée de réfectoire. Dom Claudius, sexagénaire d'une amabilité sans pareille, a rapidement remarqué les dispositions naturelles que j'ai pour la musique. Il dit souvent que j'ai la chance d'avoir "l'oreille". Il ne dit pas "les oreilles" ce qui serait langage commun, mais il prononce avec gravité le mot "oreille" au singulier en précisant que ce don du ciel est exceptionnel. Il se plaît à en faire souvent la démonstration, me demandant de donner le ton en fonction de la note inscrite sur l'antiphonaire. Chaque fois le son que j'émets est parfaitement ajusté à celui de son diapason. Depuis l'an dernier, après quelques mois de mue, ma voix de soprano s'est transformée en voix de basse chantante, ce qui m'autorise un registre de trois octaves. J'amuse souvent mes confrères en alternant le chant de basse et la voix de haute-contre, peu différente de ma voix enfantine.

L'affection qu'a pour moi dom Claudius fait que j'ai l'exceptionnelle autorisation d'apprendre à jouer de l'orgue en dehors des offices. Le jeune moine de Cluny est reparti au dernier Noël après m'avoir donné quelques leçons d'harmonie, de composition et d'improvisation au clavier. Les heures que je passe à l'orgue sont pour moi de merveilleux instants. La musique me transporte dans un autre monde et me fait oublier les contingences terrestres y compris le brave frère lai qui actionne la soufflerie. Je progresse très rapidement, tant et si bien que le nouveau prieur claustral, dom Gontier, me demande d'accompagner les chants de l'office du jour. J'ai enfin trouvé l'antidote au subtil poison que Priscilla avait inoculé dans mon esprit. Seuls de fréquents rêves nocturnes viennent encore troubler la béatitude de mes nuits. Hypocritement, je repousse aussi longtemps que possible l'instant du réveil, ne m'estimant pas responsable des fantasmes de mon subconscient. Protégé par la clôture, du monde et de ses tentations, l'oubli peu à peu s'installe en mon cœur et m'éloigne de ceux que j'aime. Seule la grand' messe dominicale me permet encore d'apercevoir en catimini des visages familiers. Ma position surélevée à l'orgue favorise ces regards dérobés et je dois bien souvent m'accuser à confesse de distractions profanes.

Le dortoir des novices est situé dans un bâtiment séparé du cloître principal par une cour qui nous est réservée pour les rares moments de récréation. Au rez-de-chaussée de ce même bâtiment se trouve le réfectoire pour toute la communauté. Nous côtoyons donc les moines à ce moment-là, mais toujours en silence, à l'écoute de la lecture du jour. Bien souvent la langue nous démange et il nous est difficile de réprimer quelques fous rires. Le moine Sylvestre en est souvent la cause. La nature la doté d'un physique particulièrement disgracieux et en plus il est très étourdi. Notre jeu le plus fréquent est de prévoir le moment où son étourderie va lui faire verser le vin du pichet dans son écuelle au lieu de son gobelet. Nous l'avons surnommé "Tantinet" car il utilise très souvent ce terme dans les rares conversations autorisées. Le repas terminé, frère Sylvestre, alias Tantinet sombre régulièrement dans un sommeil profond, bercé par la monotonie du récit de la vie des saints du paradis. Charitablement, le réfectorier le réveille en douceur ce qui ne manque pas d'augmenter notre hilarité. Heureusement pour nous, le prieur Gontier est particulièrement indulgent pour nos incartades. Par contre il est très exigeant en ce qui concerne le déroulement des offices liturgiques. En raison de notre jeune âge, nous sommes exemptés de "Nocturnes", "Matines", et "Laudes". Levés à 5 heures, "Prime" est notre premier office suivi d'une heure d'études, puis à 7h, celui de "Tierce" précède la messe.

La matinée s'écoule en divers enseignements jusqu'à l'heure de "Sexte" et du repas de midi. C'est après ce repas que nous avons enfin l'autorisation de nous détendre pendant une heure dans la cour et le préau attenant. Des groupes se forment et les conversations vont bon train puisque c'est le seul moment ou elles sont autorisées. Mon ami Pierre a enfin pu joindre son bienfaiteur Artaud le Blanc qui a très bien compris son désir de quitter le noviciat. C'est avec peine que nous allons devoir nous séparer; son départ est prévu pour le lendemain de la fête de Pâques.

Les après-midi sont consacrés à l'étude des saintes écritures, sitôt après l'office de "None" et avant les "Vêpres". Enfin les "Complies", à la tombée de la nuit, marquent la fin de la journée et le signal du repas du soir, suivi d'une pause lecture et du coucher. Le dimanche après le déjeuner, nous avons l'autorisation de sortir de la clôture jusqu'à Vêpres. Nous ne manquons pas d'en profiter pour faire une promenade en direction, soit de Romay, soit de Notre-Dame. Nous sortons par la porte de la Raye, puis nous empruntons la ruette aux loups ainsi nommée en raison d'une légende que les Parodiens se transmettent au fil des générations.

C'était, il y a bien longtemps. Les forêts du charolais étaient peuplées de meutes de loups dont les hurlements parvenaient jusqu'aux cabanes des paysans, leur causant grande frayeur. Un soir d'automne, une vieille, nommée Justine, dont la pauvre chaumière était située au bas de la colline des Grainetières, avait entrepris malgré l'heure tardive, de ramasser du bois mort dans la forêt proche de la fontaine Saint-Martin. Ayant présumé de ses forces elle s'était assise sur un tronc d'arbre gisant près de l'eau jaillissante, son fagot à ses côtés. Soudain, dans la pénombre, elle entend des piétinements furtifs et bientôt, se trouve entourée par une meute d'une dizaine de loups et louveteaux. Paralysée par la peur, elle ne peut faire un pas pour se sauver et se désespère en pleurant. C'est alors qu'un jeune louveteau s'approche d'elle et se couche à ses pieds en signe de soumission. N'en croyant pas ses yeux elle caresse la tête du jeune loup. A ce moment, s'approche le mâle dominant qui prend le fagot entre ses dents puissantes et part en direction de Notre-Dame. Les autres le suivent en trottinant. Encouragée par cette incroyable réaction des loups, la vieille Justine se lève et les suit en claudiquant jusqu'à sa demeure. Grande est la surprise des habitants du courtil des Grainetières, de voir passer, à la lueur de la pleine lune, cet étrange défilé. Ils comprennent qu'ils sont témoins d'un fait surnaturel, et se gardent d'intervenir et laissent les loups retourner en forêt en toute quiétude. C'est depuis ce temps-là que le chemin qui conduit, de Notre Dame aux portes de la nouvelle cité de Paray, se nomme la ruette aux loups. C'est aussi depuis cet événement que les Parodiennes n'ont pas peur du loup et que, bien souvent le soir, les plus délurées d'entre elles se hasardent sans crainte hors les murs, empruntant la célèbre ruette pour y chercher fortune. Il nous arrive souvent d'en croiser chemin faisant et nous devons baisser les yeux devant l'effronterie mêlée de curiosité, de ces filles qui nous dévisagent en ricanant. Elles savent pertinemment qu'il ne nous est pas permis de répondre à leurs avances et prennent plaisir, par des attitudes équivoques, à nous inspirer des pensées impures. L'une d'entre elles a même poussé l'offense jusqu'à dégrafer son bliaud plus bas qu'il est séant, prétextant avoir trop chaud. A nouveau le rythme de mon coeur s'accélère mais la fraîcheur de l'église Notre-Dame est propice à remettre de l'ordre dans mes pensées.

Après une prière à la Vierge et un dernier regard pour le paysage que domine la colline, nous repartons d'un bon pas pour le monastère. Le frère portier contrôle discrètement nos entrées et gare à celui qui n'arrive pas à l'heure pour le début des Vêpres. " Deus in adjutorium meum intende, Domine ad adjuvandum me festina."

" O Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir."

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.