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10 - Vingtième année

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Vingt ans

10 - Vingtième année

CHAPITRE X

Le 13 Juillet 1016, jour anniversaire de ma vingtième année.

Petite fête en vérité qui se concrétise par un énorme cacou de cerises préparé par le cher frère Gandin à la boulangerie. Le frère Gandin est maintenant trop vieux pour s'occuper de la fabrication du pain mais il a toujours ses entrées au fournil et se fait un plaisir de marquer les principaux anniversaires par un gâteau de sa fabrication. Il a gardé beaucoup d'affection pour moi, en souvenir du temps où il livrait le pain du monastère au courtil de Romay. Il m'a connu petit bébé puisque c'est lui-même qui m'a porté à Fantine ma nourrice. Il me le rappelle souvent en précisant que déjà j'avais une voix puissante et que mes pleurs avaient ameuté tout le hameau lors de mon arrivée chez Arnoul. Pas étonnant, je n'avais pas tété depuis la veille, mais le sein de Fantine avait bien vite calmé ma colère. Seulement vingt ans ! Il me semble avoir déjà vécu une vie et j'ai de la peine à imaginer les années qu'il me reste à vivre.

Je traverse depuis quelque temps une période de doute et j'en arrive à envier ceux de mes frères qui, abrités par l'infranchissable clôture, ne sont pas contraints, comme moi, à recevoir les confidences de pauvres gens. La liberté d'agir que me donne ma fonction a suscité, de la part des parodiens, une estime confiante à mon égard. Il ne se passe pas une journée sans que je recueille le récit de quelque misère ou la demande de subsides d'une pauvresse affamée. Même les doyens de corporations font appel à moi pour transmettre au prieur leurs revendications. Je commence à comprendre pourquoi ce dernier tient à ce que je fréquente régulièrement la population. Servant ainsi de médiateur entre les laïcs et les religieux, j'évite de nombreux conflits. Cela ne va pas sans difficultés pour moi. La générosité afférente à mon jeune âge ajoute ses effets à ma sensibilité naturelle. Je ne supporte pas l'injustice et mes réactions, parfois violentes, m'attirent les reproches acerbes de dom Segualde.

Le premier incident grave, se situe trois ans après ma vingtième année. La défense énergique d'une jeune fille prénommée Céline en est la cause. Chassée par son père lorsqu'il s'aperçoit qu'elle est enceinte, non par l'opération du Saint-Esprit, mais par fornication avec un pèlerin de passage, la pauvre fille erre dans les venelles de la cité. Elle dissimule son gros ventre sous un châle, en pleurant l'asile d'un toit pour son futur bébé. Les portes se ferment sur son passage condamnation muette de son inconduite. Me rencontrant au détour de la rue Notre-Dame, elle se jette à mes pieds en gémissant. Les larmes inondent son beau visage. Je m'empresse de la relever, gêné par le spectacle qu'elle donne aux regards qui nous épient dans les entrebâillements des portes mi closes. Je la conduis chez mon ami Artus lui demandant asile provisoire en l'attente d'une solution. Sa générosité et la gentillesse de son épouse, font que ma requête obtient leur entière approbation. Ils engagent sur-le-champ la jeune Céline pour aider au ménage et à la garde des deux filles.

Les méfaits de l'inondation ont eu pour conséquence la restauration des maisons de la rue des Perriers. L'arrière-boutique du drapier s'ouvre, maintenant, sur une ravissante courette entourée de dépendances, à usage de chambres, qui délimitent l'enclos. Au centre, un robinier taillé en forme de boule, procure un agréable ombrage par cette chaude journée du mois d'Août. Je suis soulagé de voir ma jeune protégée enfin libérée de la vindicte populaire. Dans un mouvement de reconnaissance juvénile, Céline m'embrasse promptement avant que je n'aie pu réaliser ce qui m'advient. Je rougis de confusion alors que mes amis rient à gorge déployée à la vue de ma mine déconfite. Les tempes battantes au rythme de mon coeur emballé, je rentre précipitamment au monastère pour me réfugier à l'église. Au passage, je récupère Sébastien, le jeune serviteur en charge d'actionner les soufflets de l'orgue et je m'installe au clavier.

Une étrange mélodie jaillit de mes doigts enfiévrés. A la fois douce et violente elle fait succéder aux voix célestes la plainte mélancolique du hautbois. Je suis tellement pris par l'improvisation traduisant mon émoi, que je ne vois pas les frères de la communauté s'installer pour les vêpres. Les voûtes de l'église tremblent sous les vibrations du bourdon, mariant le grégorien à de surprenantes hardiesses harmoniques. Une main me frappe légèrement l'épaule. Je me détourne et je vois dom Vivien, un doigt sur ses lèvres, me faire le signe du silence. J'émets un ultime point d'orgue, alors que les regards de mes frères se détournent de l'orgue pour retrouver la sérénité de la contemplation. Je suis de nouveau écarlate, mais cette fois, de confusion. Sur mon nuage, je n'ai pas vu le temps passer. Sébastien, trempé de sueur, rit, sous cape, de mon étourderie.

J'ai grand besoin de m'étourdir pour ne plus penser à Céline. Le silence de la nuit m'obsède et je ne puis fermer l'oeil. Je revois son beau visage encadré de mèches blondes, ses yeux d'un bleu pastel avivés par les larmes, sa bouche encore enfantine s'offrant comme un fruit mur. Je ne cesse d'imaginer la blancheur d'albâtre de son ventre rond, la fermeté de ses seins déjà gonflés par la proche maternité. Je refuse de penser,un seul instant, à une étreinte amoureuse, je respecte trop l'enfant qu'elle porte. Mais son image, obnubilante, réactive en moi ce besoin de tendresse féminine que je croyais dompté à tout jamais. Je tourne et me retourne sur ma couche et, finalement, je suis contraint de me lever. Sans faire de bruit je sors du dortoir et, contournant le chevet de l'église, j'entre dans le cimetière des moines. Je viens souvent en ce lieu où j'aime méditer sur la destinée mortelle de l'homme mais ce soir, la vie l'emporte sur la mort et le visage de Céline est toujours près de moi. C'est une chaude nuit de pleine lune et, tout l'environnement nimbé d'une blanche lumière est ombré de silhouettes évanescentes. Les crapauds et les grillons accompagnent mes pensées d'un concert bucolique. Un hibou s'envole du clocher et s'en va hululer sur l'arbre centenaire qui ombrage la cour de l'hostellerie. Je suis assis sur la pierre tombale de dom Andralde, mon père spirituel, je revois tous les visages aimés de mon enfance; Le parrain, la Mano, Arnoul, Fantine, Rozala et Nanina, je frémis au souvenir des baisers passionnés de Pricilla et je pleure. Ce ne sont pas des larmes qui coulent sur mes joues, mais des sanglots qui étreignent ma gorge, me gênant pour respirer. Une porte grince et me rappelle à la réalité. Je dois tinter l'office de Nocturnes qui sera le début d'une nouvelle journée de prière et d'adoration.

Seigneur viens à mon aide ...

Le lendemain, je me lève avec difficulté et il me faut un bon seau d'eau fraîche pour reprendre conscience. Ma première pensée est de nouveau tournée vers Céline et j'échafaude un plan pour son futur enfantement. Il n'est pas question qu'elle accouche chez Artus et je ne vois pas qui oserait à Paray l'accueillir. Une idée me vient et je m'empresse de rédiger une missive sur un morceau de parchemin, à l'attention de mon ami Pierre qui est affecté à Sainte-Marie du Bois, en compagnie des chevaliers d'Artaud le Blanc. Je pense qu'il saura trouver une solution à mon problème. Justement un homme d'arme de Rigny est de passage ce matin et doit se rendre à Dun. Il accepte de faire un crochet et se charge du courrier. A son retour j'ai la réponse de Pierre et la solution au problème. Une jeune et riche veuve, vit seule dans sa maison de la châtellenie de Bois. Son chevalier de mari s'est fait embrocher par un soudard de Mâcon et il en est mort sur le coup. Bien que voilée de noir, la noble dame laisse cependant sa porte entr'ouverte les soirs où Pierre n'est pas de garde à l'hôtel des monnaies. Eufémie de Pensemont est son nom. Généreuse de nature, elle accepte avec joie d'offrir l'hospitalité à la jeune maman.

Au bas de la missive, une annotation ironique, en forme de post-scriptum, me complimente. Je comprends que mon ami est persuadé de ma religieuse paternité. Comment pourrais-je le détromper dans une situation aussi équivoque?

Reste à régler les formalités du voyage et l'obtention d'une bourse pour subvenir aux frais. Je demande une entrevue particulière à dom Gontier par l'intermédiaire de Martin Le Roux, son secrétaire, qui est au courant de mon problème. Pas facile à exposer, le problème Céline, a un supérieur conventuel. Renfrogné à la pensée d'une affaire de moeurs impliquant une pécheresse et un moine, notre prieur s'inquiète des motifs qui justifient mon intervention. L'entretien est délicat et j'ai du mal à réfréner mes pulsions colériques. Martin vient à mon secours. Avec la facilité de parole qu'il possède et son talent de diplomate, il se fait l'avocat de la future mère. Il explique que cette dernière, abusée par les belles paroles d'un pèlerin, mérite charitablement considération. Puisque les religieux encouragent les pèlerinages, c'est à eux seuls d'apporter réparation aux conséquences de la faute de celui qui n'est pas revenu de Saint-Jacques. Ces arguments, présentés avec une extrême douceur, sont entrecoupés de citations évangéliques en latin ou il est question de Maria de Magdala. Son plaidoyer emporte la décision. Le prieur fait appeler dom Segualde, le chambrier, et ordonne que me soit remise une bourse de dix écus et que soit bâtée une mule pour le transport de la fille.

Pour me punir de la faiblesse que j'ai manifestée en me mêlant de cette regrettable affaire, je suis condamné à accompagner Céline jusqu'à ce qu'elle soit en sûreté à Sainte-Marie des Bois. Frère Jean sera notre guide sur les chemins du Brionnais et assurera notre protection. Afin que ne perdure le scandale, le départ devra se faire le plus tôt et le plus discrètement possible.

 

 

 

 

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.