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04 - Odilon de Mercoeur

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Chapitre IV

04 - Odilon de Mercoeur

J'ai le grand honneur de connaître Odilon de Mercoeur, cinquième abbé de Cluny, pour l'avoir rencontré plusieurs fois depuis mon entrée au monastère d'Orval.

Le saint homme nous a quittés dans la nuit de la Circoncision de Notre-Seigneur en l'an 1049 à l'age de quatre-vingt-sept ans, dans la cinquante sixième année de son ordination. Par les écrits du moine Jotsald, son fidèle biographe, j'ai connaissance des détails de sa vie et il m'est agréable d'en transcrire les principaux moments.

Odilon de Mercoeur était le fils d'une noble famille d'Auvergne. Son père, Béraud le Grand, était l'un des plus importants barons de sa province et sa bravoure était légendaire. Bien que riche et puissant, il était d'une bienveillance exemplaire à l'égard des pauvres gens et d'une inébranlable loyauté.

Ce chrétien sans reproche avait épousé dame Gerberge et eut d'elle plusieurs garçons et deux filles dont l'une, nommée Blismodis, se fit moniale et mourut presque centenaire abbesse de son couvent. Odilon, dès son enfance, était de santé fragile. Une maladie le priva de l'usage de ses jambes. Un jour, ses parents l'avaient laissé en garde à des domestiques. Ces derniers, contraints d'aller au village pour y faire des provisions et craignant un mauvais orage, déposèrent l'enfant sous le porche d'une église dédiée à Notre-Dame et s'éloignèrent. Trompant la vigilance de la vieille qui était censée le surveiller, l'enfant pénétra dans le sanctuaire en rampant et péniblement se traîna jusqu'à l'autel où dans un geste suppliant, il implora la Vierge Marie. Soudain une force divine le dressa ferme sur ses pieds et il se mit à gambader joyeusement. Grand étonnement des serviteurs à leur retour et plus grand encore celui de ses parents qui n'en croyaient pas leurs yeux. Le jeune Odilon, ainsi miraculeusement valide, désireux de répondre à l'appel intérieur d'une vocation monastique, fut envoyé aux écoles de Saint-Julien de Brioudes.

C'est là, qu'au cours d'un séjour, le vénérable Mayeul, abbé de Cluny, le remarqua et devina une intelligence supérieure à la moyenne le destinant aux plus hautes fonctions. Il conforta sa vocation religieuse. Après avoir été ordonné à Brioudes, c'est en 990 qu'Odilon entra à Cluny comme profès. Comme il était lettré, on lui confia l'éducation des jeunes oblats élevés dans l'abbaye. Mayeul attachait beaucoup d'importance à l'instruction des jeunes nobles afin d'éveiller en eux des vocations monastiques ou tout au moins s'assurer de leur protection future. Peu de temps après, Mayeul sentant ses forces décliner se déchargea de ses tâches sur le grand prieur Vivien, depuis longtemps son principal collaborateur. Mais celui-ci étant âgé, c'est Odilon qu'il désigna comme successeur aux suffrages de la communauté et des principaux prieurs de la région. Au total, cent soixante-dix-sept moines.

Mayeul étant décédé le 11 Mai 994 à Souvigny, Odilon reçut la bénédiction, des mains de l'archevêque de Besançon, le 20 mai suivant. Il etait alors âgé de trente-deux ans. Jotsald a décrit son aspect extérieur, " taille moyenne, regard plein d'autorité et de grâce, visage souriant et doux aux humbles mais terribles aux superbes. Il était maigre et pâle avec des cheveux blancs, et l'éclat de ses yeux terrifiait ou remplissait d'admiration ses interlocuteurs. Ses mouvements, ses gestes, sa démarche étaient graves et tranquilles. On se plaisait à son approche. Sa voix était forte et agréable, avec des inflexions douces. Ses quatre vertus principales étaient: prudence, justice, force et tempérance..." Ces vertus firent de lui le conseiller des princes et des papes. Robert Ier, roi de France, la sainte Impératrice Adélaïde et ses fils, de la dynastie des Ottons, l'empereur Henri, lui donnèrent leur confiance et leur affection. Par son influence auprès de l'impératrice Adélaïde il fait désigner le moine Gerbert, devenu archevêque de Reims par la décision du concile des Gaules, pour succéder à Grégoire V au trône de Saint Pierre sous le nom de Sylvestre II qui ne gouverna la Chrétienté que quatre ans. Pape de l'an mil, il purifia le Latran par sa gravité monacale. Surdoué, il avait amassé en lui tout le savoir humain de son temps, joignant à ses premières études de géomètre et d'astronome, le droit canon, la physique, la logique, la médecine, la musique et la passion des lettres antiques. Génie extraordinaire pour son époque, il fut le premier Pape français.

L'année même où Mayeul décédait à Souvigny, Odilon dut affronter des fléaux tels que la peste, la famine et le mal des ardents. Pour parer à la misère provoquée par ces calamités, Odilon, sans hésiter rassembla les trésors de Cluny pour les vendre et en distribuer le revenu. "L'or de l'Eglise, disait-il, n'est pas fait pour être entassé, mais pour être distribué. Le fléau disparu, Odilon infatigable, continua de parcourir les villes et les campagnes, prêchant la paix, comme il avait précédemment prêché l'aumône. Il faisait souvent office de médiateur dans les conflits brutaux qui opposaient les différentes classes de la société. Aux puissants durs, intraitables mais croyants il répétait souvent: "Paix aux églises et aux clercs, paix aux pauvres gens et à leurs pauvres biens!..." Il faut dire qu'à l'époque, par représailles et parfois sans motif, les biens d'église étaient pillés le clergé chassé, les paysans battus leurs femmes violées par des compagnies de routiers sans que les seigneurs s'interposent. Parfois même, les féodaux organisaient sans vergogne ces expéditions.

Seul l'Abbé de Cluny avait suffisamment d'autorité pour convaincre les nobles d'établir entre eux un pacte de Paix ayant valeur de serment. Octogénaire, il préconisa la "Trêve Dieu" qui consistait en une trêve hebdomadaire, les combats cessant du mercredi soir au lundi matin. Il institua la fête des Morts pour tous les monastères de l'ordre. Les termes du décret sont les suivants:

"......Il a été décrété par notre vénérable père, le seigneur Odilon, sur le consentement et à la demande de tous les frères de Cluny, ce qui suit: de même qu'au jour des calendes de novembre, on célèbre la fête de tous les saints, ainsi dans nos moutiers, on célébrera solennellement la commémoraison de tous les fidèles défunts depuis le commencement du monde. Ce jour-là, après le Chapitre, le Doyen et le Cellérier de chaque établissement feront une aumône de pain et de vin à tous les pauvres qui se présenteront, comme on a coutume de le faire au jour de la Cène du Seigneur... "

Le rayonnement spirituel d'Odilon était tel que de nombreux disciples le suivaient émerveillés par les prodiges que sa sainteté provoquait; il guérissait les malades, soulageait la misère des pauvres et faisait de nombreux miracles rapportés à Jotsald par des témoins dignes de foi:

Il multiplie les pains et les poissons lors d'une visite au prieuré d'Estrées... Il multiplie le vin au monastère dédié à la Vierge Mère à Rome...Il reconstitue un vase précieux que des frères avaient cassé...Il guérit un jeune aveugle dans un bourg aux environs de Cluny...Il marche sur les eaux du Tessin lors d'un voyage en Italie...

J'ai moi-même été témoin d'un tel prodige lors d'une visite du Saint Abbé au prieuré d'Orval.

Odilon était parmi nous depuis le dimanche des Rameaux, jour de ma prise d'habit de novice. Le fait se passe le mercredi des Cendres suivant. Après avoir psalmodié avec les frères les prières de Sextes, l'abbé se met à table avec eux et saupoudre d'un peu de cendres la maigre chère qu'on lui présente. Puis il me fait signe de lui donner un peu d'eau. Approchant la coupe de ses lèvres, il perçoit la saveur du vin et refuse de boire en raison du temps de Carême. Je lui présente alors une autre coupe pleine d'eau et de nouveau celle-ci se transforme en un vin rosé dont l'effluve parvient jusqu'à mes narines. Alors avec humilité, Odilon percevant l'intervention divine, accepte la coupe que je lui présente et boit cette eau changée en vin comme aux noces de Cana. Je suis émerveillé.

Mais il nous faut faire un retour en arrière, revenir à ce 9 décembre de l'an 1004 où nous avons arrêté le récit de ma vie de jeune oblat. La construction de la nouvelle église des moines est maintenant achevée et nous attendons la première venue de l'Abbé Odilon pour sa consécration. Nous sommes tous excités par cette arrivée car c'est un événement d'une telle importance que nous considérons comme un privilège de pouvoir y être présents. Tout est prêt pour recevoir dignement le saint Abbé et même nos âmes d'enfants sont pures de toute souillure ayant reçu pour l'occasion le pardon de nos péchés en vue de notre première communion au corps du Christ. Nous nous rendons à Romay où doit avoir lieu la rencontre et l'accueil du Seigneur Abbé par notre communauté.

Une gelée matinale a transformé les fines gouttelettes des brouillards en autant de perles étincelantes suspendues aux branches des arbres. La prairie givrée a revêtu sa parure festive. Tout ce blanc se détache sur un ciel bleu légèrement rosé du côté du levant où doit apparaître le cortège attendu.

Tous les habitants de Romay sont présents en tenue des grands jours.

A la onzième heure de la matinée Odilon arrive entouré de son escorte.

Tombeau de Mayeul et Odilon à Souvigny

Tombeau de Mayeul et Odilon à Souvigny

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.