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09 - Frère Yvain, moine d'Orval

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Frère Yvain

09 - Frère Yvain, moine d'Orval
Notre séjour à Cluny, à mon grand regret,
n'a duré que trois jours.

L'escorte de Cypierre ne pouvait attendre plus longtemps pour accompagner notre trajet de retour qui se passa sans incident notoire. C'est avec un peu de nostalgie que je retrouve mon univers parodien. En comparaison des merveilles d'architecture de l'abbaye, le moustier d'Orval me semble bien pauvre et modeste. Heureusement, mon orgue positif consolateur est toujours à sa place dans le transept de la prieurale et, grâce aux conseils prodigués par frère Antelme, l'organiste de Cluny, je m'initie à la composition musicale. J'ai apporté le matériel nécessaire et j'entreprends l'écriture en grégorien d'une messe festive. Le prieur Gontier m'encourage et me facilite la tâche en me nommant adjoint au sacristain, dom Gislebert. Ce dernier est chargé de l'organisation des diverses exigences du culte et de l'entretien de l'église. Comme lui, je ne suis pas contraint à la claustration. J'ai donc la possibilité de sortir librement du monastère pour le seconder efficacement.et pour servir de relai entre la population et le prieur.

Je suis particulièrement reconnaissant à notre supérieur d'avoir compris que mon caractère indépendant ne m'inclinait pas à la rigueur d'une vocation contemplative. J'espère ne pas le décevoir et me montrer digne de la confiance qu'il m'accorde en me libérant du carcan claustral.

Cette bonne résolution est mise à l'épreuve dès ma première sortie car ma guérison miraculeuse, est restée gravée dans la mémoire des Parodiens. Je suis un personnage de légende et en conséquence cela me confère une popularité qui risque de nuire à l'humilité requise par ma condition. Ces premières marches dans les rues de Paray sont autant de découvertes. J'avais le souvenir d'un hameau à peine plus important que Romay et je me trouve confronté à l'intense activité d'un village sorti comme par enchantement des brumes de la Bourbince. En l'espace de dix années, le prieuré est devenu l'élément essentiel d'une cité fortifiée, cernée d'une palissade haute de douze pieds. Des échauguettes ponctuent un chemin de ronde supporté par des échafaudages de bois brut. D'autres tours carrées, plus importantes, aux colombages garnis de torchis, sont coiffées de hourds imposants. Ces tours de garde protègent l'entrée.de chacune des trois portes La principale, la porte de la Raye, s'ouvre à l'est sur le grand chemin qui monte par Survaux en direction de Charolles. Un pont-levis enjambe un large fossé qui recueille les eaux pluviales de Vignemont. Toute la colline est maintenant défrichée et, vignes et labours ont remplacé la forêt dont les arbres séculaires ont servi aux bois d'oeuvre. Une autre porte est appelée porte des Perriers, en raison de la proximité de l'atelier des tailleurs de pierre. Ceux-ci apprécient en été l'ombre de l'arbre qui, de mémoire d'homme, fournit abondamment, une variété de poires que l'on nomme "bon chrétien". Je ne sais pourquoi on les baptise ainsi, mais je sais les apprécier, cuites dans du vin rouge lorsque mes amis m'en offrent une bolée. Cette porte des Perriers donne accès au chemin de Romay que les convois de pierre empruntent venant de la carrière. Elle s'ouvre aussi sur le gué du moulin dont le passage est difficile, quand le meunier doit relever les pelles de la digue aux fortes crues. Enfin la troisième, la porte du Cornillon, ainsi nommée parce que la vigie qui s'y trouve en faction a pour mission, en cas de danger, de donner l'alerte à l'aide d'un olifant, en corne de boeuf. Les vents dominants d'ouest se chargent de propager le son sur toute la cité. Cette troisième porte s'ouvre sur une vaste prairie naturelle, "le pâquier" où serpente le ruisseau généré par la fontaine Saint-Martin dont l'eau pure sert aux besoins des ménages. Les moines ont aménagé un lavoir avec deux réservoirs alimentés par un captage de ce ruisseau en amont. Le premier bassin, de dimension plus réduite, sert à recueillir l'eau propre à son arrivée. Les femmes d'Orval viennent s'y approvisionner à l'aide de seaux en bois soutenus par une perche qu'elles équilibrent derrière la nuque sur leurs épaules robustes. Le trop plein du bassin coule par la gueule d'une gargouille en pierre taillée, dans le second réservoir qui alimente le lavoir réservé aux lavandières. Le tout est protégé des intempéries par une charpente et une couverture de genêts.

Je me plais à visiter ce nouveau Paray et je m'attarde souvent dans la rue des forges où je retrouve l'ambiance de mon enfance. Tintement joyeux des marteaux sur les enclumes et gerbes d'étincelles égayent la grisaille des murs enfumés. Le parrain est maintenant concurrencé par trois jeunes forgerons, un fondeur et un maréchal-ferrant. Je sais qu'il se contente maintenant d'oeuvrer dans sa spécialité de taillandier et qu'il fournit toujours les meilleurs outils de la région. La rue des forges aboutit à la place du marché, où les fermières des environs viennent le vendredi matin troquer ou monnayer, oeufs, beurre et fromages. Les autres jours de la semaine, cette place reste très animée en raison de la présence du puits commun, dont l'eau fraîche complète celle de la fontaine et aussi d'un four banal, chauffé une fois par semaine, le jeudi. Ces deux commodités sont aussi des réalisations récentes, commandées et payées par le monastère pour la population d'Orval. Au bas de la place du marché, la rue des Perriers rejoint la porte du même nom. Elle est bordée de petites échoppes à l'usage des négociants. On y trouve un ferblantier, deux savetiers, un tailleur d'habits, un pôtier et un marchand drapier. Le tailleur emploie une dizaine de personnes dans la plus grande maison de la rue. A côté, une taverne, pompeusement baptisée "Taverne du Siècle" a ouvert ses portes l'an dernier, avec l'autorisation du prieur, dans le but de seconder l'hostellerie des moines, pour la restauration des pélerins et des colporteurs. Je ne connais personne parmi les boutiquiers, tous étant installés depuis peu et venant de la région de Châlon, attirés par la renommée croissante de la cité du comte Lambert. Une autre rue, au bas de la place du marché, conduit a l'entrée du prieuré en passant par la place de la boucherie où, comme son nom l'indique, les tripiers et bouchers exercent leur activité.

Ce qui précédemment était un terrain marécageux et inondable, a été remblayé par les terrassements successifs du monastère. De petites maisons en pisé se sont construites, semblables à celle de Romay, à la différence que, depuis la mise en fonction de la tuilerie de Saint-Vincent, les toits ne sont plus couverts de chaume mais de "tiges de bottes". Les plus importantes bordent la rue Dame-Dieu ainsi nommée en honneur de la Vierge Marie. Elle va de la place de la boucherie aux fossés de la Raye.

Le pisé est un mélange de terre argileuse et de paille, fortement compacté à l'intérieur d'un coffrage de planches, les banches. Après un temps de séchage, on retire le coffrage au fur et à mesure que s'élèvent les murs. Entre deux lits de pisé, on étend une mince couche de sable mélangé de chaux qui sert de liant. L'avantage du pisé, pour les habitations, est d'être plus rapide à construire mais surtout plus isolant au froid que la pierre ce qui rend ces demeures plus faciles à chauffer. Toutes ces petites maisons sont occupées par des compagnons venus pour les grands travaux monastiques. Installés avec leurs familles, ils ont pris racine, en raison de l'agrément des lieux et de la promesse faite par les moines d'une possibilité d'accession à la propriété des parcelles de terrain cadastrées et de leur construction.

Une certaine rivalité oppose souvent maçons, charpentiers et laboureurs dont chaque corporation est représentée par des équipes de joueurs de quilles s'affrontant en de longues parties le dimanche après les vêpres. Les jeux de quilles se trouvent à l'extérieur de l'enceinte, près du cornillon. Ils bordent le mail où, en d'autres temps, ont lieu les tournois de chevalerie. En ce moment, le quartier est relativement calme. Le plus gros du chantier parodien est terminé et nombreux sont les hommes en déplacement pour les constructions que ne cesse d'entreprendre notre abbé Odilon. Après Sainte-Marie des Bois, c'est maintenant un projet important sur Anzy-Le-Duc qui les occupe.

Une famille est célèbre dans le quartier. On ne connaît pas le nom de ces gens mais on les surnomme les "Baslofs", on ne sait pas plus d'où ils viennent ni pourquoi la mère vit seule avec ses quatre fils adultes. Le plus jeune a le même âge que moi, les yeux fuyants, comme s'il craignait recevoir quelque mauvais coup de ses ainés. Ils vivent misérablement, rue Notre-Dame, dans une pauvre cahute adossée à la clôture du monastère. La mère Baslof récupère les bouts de chandelles et les coulures de cires et confectionne des cierges qu'elle vend à la porte de l'église. Les garçons passent leur temps en cueillete dans la campagne avoisinante. Au retour, on les rencontre très souvent dans les basses rues, proposant ce que dame nature leur fournit généreusement. Selon les saisons, leurs paniers sont garnis au printemps, de doucette ou pissenlits, de poirons et de mûres en été, de champignons de noix et de châtaignes en automne et de nèfles en hiver. Ce sont des spécialistes de la pêche au carreau et de la chasse au lacet. Il suffit de passer commande pour le lièvre la carpe ou le lapin. En ce moment on les voit faire du porte-à-porte en proposant pleurotes et mousserons. Les premières pluies de Septembre ont favorisé la pousse des champignons et leur abondance a même permis d'améliorer l'ordinaire des menus de notre cellérier.

Malheureusement, la pluie cette année là n'a pas eu pour seul effet de faire pousser abondamment les champignons. Le dernier jour de septembre il a plu dès les premières lueurs du jour et sans interruption. Une pluie tellement abondante, venant s'ajouter à celle des jours précédents, que la Boubince est sortie de son lit à la tombée de la nuit. Nous sommes habitués aux extravagances de notre rivière, mais cette fois les choses sont plus sérieuses car le niveau d'eau monte inexorablement et bientôt, le flot passe l'enceinte entre la poterne et la porte du Poirier. De la tour du Cornillon le son lugubre de la trompe réveille ceux qui s'étaient endormis tôt. Bien que surélevée par les remblais, toute la basse ville est bientôt envahie par les eaux boueuses. Il fait nuit maintenant et les pauvres gens habitant le quartier sont contraints d'abandonner leurs demeures. En compagnie de frère Paul l'hôtelier et des serviteurs laïcs du monastère, je me porte à leur secours. Avec l'accord de notre prieur, nous mettons à la disposition des sinistrés la grande salle de l'hostellerie pour les hommes et la salle haute de la galilée pour les femmes et les enfants.

Le niveau maximum de la crue est atteint vers minuit mais ne dépasse pas le niveau du sol du monastère. Par contre la rue des Perriers est inondée. J'ai de l'eau jusqu'à la ceinture lorsque j'aide le marchand drapier à sauver ses velours, coutils et lainages. Son épouse et ses deux petites filles sont déjà à l'abri de notre église. Le flot tumultueux, dans un grondement sinistre, emporte tout sur son passage. Même la porte des Perriers est endommagée et la chaussée se creuse sous la violence du torrent qui longe l'enceinte.

Par bonheur les constructions sont solides et les maisons résistent, bien que rongées à leur base. Le drapier se nomme Artus. De petite taille mais de grande amabilité, il a l'estime de ses clients. Grimpé sur une échelle, il range sur la poutre maîtresse à l'abri de l'eau, les coupes de tissus que je lui passe et finit par s'y installer lui-même craignant que les pillards s'en emparent s'il quitte les lieux. Avec difficulté, je retourne à la salle haute du porche pour rassurer son épouse. Je suis trempé jusqu'à la poitrine et je commence à grelotter comme une vieille femme. Il ne reste rien à faire d'autre qu'attendre le jour et la décrue espérée. Rejoignant mon dortoir, je me change pour assister à matines et je réussis même à dormir quelques heures avant l'aube.

Le spectacle de désolation de ce matin là est indescriptible. L'eau s'est retirée laissant partout un épais limon. Les murs de torchis ont fondu et seules subsistent les carcasses des charpentes et colombages comme autant de squelettes décharnés. La porte des Perriers, effondrée, est impraticable. Par endroits le flot a creusé de profondes mares où l'eau stagne. Le quartier le plus atteint est celui des fausses rues. Certaines chaumières n'ont pas résisté au coups de boutoir du courant et se sont écroulées. Une vieille femme, transie de froid, pleure sur ce qui était sa demeure et qui n'est plus qu'un amas de matériaux informes. Je la prends dans mes bras et la porte à l'infirmerie où déjà de nombreux blessés reçoivent les soins de frère Daniel.

Au chapitre de ce matin, j'arrive un peu en retard et je rends compte à notre communauté des événements de la nuit et de la grande misère des habitants de la basse ville. Le prieur Gontier décide de mettre à la disposition des sinistrés les anciens bâtiments du monastère de Vignemont qui, en mauvais état, sont inoccupés et menacés de démolition. Ce sera une solution provisoire en attente de la reconstruction. Il décide aussi d'entreprendre l'aménagement d'un empierrement au pied des fortifications méridionales et la construction d'un pont de bois facilitant l'écoulement des eaux au niveau de la digue qui va au moulin et donnant accès au grand faubourg. Don Ségualde, notre nouveau chambrier, objecte que les caisses sont vides et qu'il sera difficile de payer les nombreux terrassiers et charpentiers nécessaires à l'ouvrage. Est-ce la fatigue de la nuit qui fait que je ne me contrôle plus. Je réagis avec colère au grand étonnement de mes frères en disant que la charité nous demande de prendre en considération la misère des pauvres gens des bas quartiers. Tout doit être mis en oeuvre pour que pareille catastrophe ne se reproduise au détriment des plus faibles. Tout en me rappellant à plus de modération, le prieur désigne une délégation qui partira dès le lendemain pour Cluny. Il nous assure que l'abbaye nous viendra en aide pour trouver les fonds nécessaires à la réalisation du projet.

Comme une bénédiction divine, ce lendemain de désolation est illuminé par un radieux soleil dont les rayons, en ce premier octobre, sont assez chauds pour sécher les quelques biens que l'on récupère dans les décombres. J'aide autant que je peux avec mon équipe de frères lais et un cheval attelé d'un tombereau fourni par le frère connétable. C'est pour moi l'occasion de rencontrer les gens du village. Après Artus, je fais la connaissance de Marthe, célèbre figure parodienne en raison de sa fonction. Elle est sage-femme depuis de longues années. J'avais bien souvent entendu parler d'elle et de ses nombreuses interventions à la chapelle de Romay.

Depuis mon rétablissement miraculeux, la madone était bien souvent sollicitée pour la santé des enfants. La "Bonne Dame" manifestait sa divine intercession par des guérisons subites et inexpliquées. Mais il arrivait aussi qu'à leur naissance prématurée les petits d'hommes ne trouvent le souffle de vie leur permettant de pousser le premier cri. Marthe, fervente chrétienne, ne pouvait accepter que les bébés mort-nés soient enterrés sans être baptisés. Avec l'accord des parents, elle les portait au pied de la Vierge bénie. En présence de quelques saintes femmes priant à ses côtés, l'enfant reprenait vie l'espace de quelques secondes, suffisantes pour permettre à la sage-femme de l'ondoyer. Ces faits m'ont été rapportés par Fantine lors d'une visite qu'elle me fit au parloir. Elle-même était présente à la chapelle lors d'un tel miracle et je ne mets pas en doute son témoignage.

 

 

 

 

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.