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12 - Orval

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Vie journalière en Orval

12 - Orval

La vie journalière

en Orval

De retour au monastère, la vie reprend, routinière et sanctifiée par les nombreuses oraisons de jour comme de nuit. Contrairement à frère Jean qui n'a pas accès au chapitre, je dois me présenter, au lendemain de notre périple, et y conter en détail les circonstances de l'agression qui a coûté la vie à Mathieu. Pour respecter la règle, je devrais aussi battre ma coulpe avec humilité et repentir, en confessant mes écarts de conduite devant la communauté assemblée. Une fois de plus, je passe outre et je réserve à ma conscience le soin de juger et de m'infliger la pénitence que je mérite. En l'occurrence, ce sera la privation de toute improvisation harmonique à l'orgue, pendant les périodes de l'Avent et du Carême. Pendant ces mêmes périodes, je remplacerai la ration de vin qui nous est impartie à chaque repas, par de l'eau fraîche.

Comme si cela ne suffisait pas, le ciel se charge de me condamner à une peine beaucoup plus douloureuse. Un matin d'octobre, je suis mandé à la porte principale du cloître. J'y trouve ma chère Fantine qui fond en larmes en me voyant et m'informe qu'une attaque subite a terrassé le parrain, la veille à son lever, le laissant inanimé, comme dans un profond sommeil. J'obtiens de notre prieur, l'autorisation de me rendre à son chevet où je trouve la Mano en pleurs, Rozala à ses côtés essayant de soulager sa peine. Je m'agenouille et me penchant près de l'oreille de mon cher parrain, je lui murmure des souvenirs de mon enfance, le petit couteau, la pêche en Bourbince, la chaleur de la forge. Au début, je n'ai pas l'impression qu'il m'entend mais, peu à peu, je vois ses paupières s'animer et enfin il entrouvre les yeux et me regarde, sans parler, mais avec une esquisse de sourire. Nous restons ainsi de longues minutes jusqu'au moment où, de sa main droite, il me montre la cloison de son lit, face à lui, comme pour me faire partager une merveilleuse vision qu'il semble découvrir : Sa figure s'illumine à cet instant d'un rayonnement surnaturel. Il insiste pour que je l'accompagne sur le chemin de paradis qu'il découvre. Sa main valide me tient le bras et une légère crispation, accompagne le dernier souffle de celui que j'ai tant admiré. Je me relève et lui ferme les yeux avec douceur ne pouvant retenir les larmes que jusqu'alors je contenais.

Sur le chemin de retour au prieuré d'Orval, mon cœur est envahi par une immense lame de tristesse. Capuchon sur la tête, je marche d'un pas rapide, les yeux rivés au sol. En cette fin de matinée d'Octobre 1019, je ne remarque même pas les couleurs de l'automne dont la nature est parée. La vigne des moines, à cette période de l'année, est teintée de rouge, d'ocre et de jaune comme pour un dernier festival paysager avant la chute des feuilles. Les vendangeurs s'activent pour la récolte. Au passage, Guichard d'Ameugny m'interpelle et me dit que ce sera une bonne année car le raisin est sain et gorgé de jus sucré. Le surlendemain, j'accompagne pour les obsèques, Dom Oldin, mon ancien professeur de mathématiques. C'est lui qui a été nommé pour la pastorale des habitants de Romay dont il a charge d'âmes.

En raison de l'éloignement de la paroisse Notre-Dame et de la dépendance territoriale de Romay au prieuré d'Orval, tous les actes de la vie religieuse se font sur place, sous la houlette des moines. La chapelle réunit les habitants pour l'office au moins une fois par semaine; les morts reposent à son ombre. On y acquitte les redevances ecclésiastiques et on y dépose les offrandes qui permettent de distribuer aumônes et secours aux pauvres. Par extension de propriété, le hameau a été déclaré "cimetière" et son aire marquée par des croix de chemins. Un soleil radieux, à l'image de ce que fut la vie de notre aïeul, atténue notre peine. Je suis étonné par la foule d'amis qui accompagnent le parrain à sa dernière demeure. Les "logeurs de Dieu", en grande tenue de confrérie, entourent la bière drapée de noir. Dom Oldin, avec émotion, prononce l'éloge funèbre de celui qui était le doyen du hameau et savait par ses sages paroles apaiser les inévitables conflits. Dans l'enclos délimité aux abords de la chapelle où déjà quelques tombes d'enfants se trouvent alignées, une fosse a été creusée. La dépouille mortelle d'Antoine de Charnay y est placée et, dans un dernier adieu, chacun jette une poignée de terre en se signant alors que l'unique cloche sonne le glas. Les retrouvailles avec ma famille adoptive, en cette triste circonstance, sont pour moi source de bonheur. J'apprends que Rozala fréquente Thierry, un Mâconnais compagnon de labeur d'Arnoul le Silencieux et, comme lui, sculpteur de profession. Le mariage est prévu pour le printemps prochain. Ainsi va la vie, les jours de joie succèdent aux jours de peine et les rires effacent les pleurs.

Je reprends mes activités d'aide sacristain et de relation humaines avec les gens de Paray. Dom Gontier, en raison de l'importance prise par la population de la vallée, réunit un chapitre exceptionnel afin d'établir la charge d'un prévôt civil. Elément laïque siégeant en compagnie du curé de Paray au tribunal prieural son rôle sera de démêler, à l'amiable, les affaires de basse justice ne nécessitant pas comparution devant le prieur. Afin que ce représentant ait une autorité incontestée, il sera élu par une assemblée de bourgeois de la cité. Je suis chargé de convoquer les principaux notables à cette élection dont le jour est fixé au lendemain de la Toussaint. Les jours qui suivent me voient faire du porte à porte pour décider les hommes influents de Paray à présenter candidature. Je contacte en premier Artus, mon ami drapier, puis le grand maître de la confrérie des "Logeurs de Dieu" nommé François Bonchemin. Tous deux acceptent. Je rencontre aussi Philibert de Précy, membre de la confrérie qui rassemble les travailleurs de la terre sous le vocable de Sainte Anne. Le dénommé Philibert est un camarade qui a suivi l'école monastique jusqu'au noviciat sans poursuivre par un engagement religieux. En complément de la culture de son jardin, il s'est installé prêteur sur gages, en accord et avec l'aide de Cluny. Sa demeure est proche du marché et donne à penser que ses affaires sont prospères. Les chevaliers de la région ont souvent recours à lui lorsqu'ils doivent changer de monture ou s'équiper d'un nouvel armement et le taux d'intérêt de ses prêts ne dépasse jamais six pour cent l'an. Lui aussi accepte avec joie, de siéger au conseil bourgeois. Suivent les noms de Guichard d'Ameugny le viticulteur, Bertrand Le Roux, tanneur, Yves le meunier du grand moulin et son père Mathurin, réputé pour la justesse de ses observations, Jean de Mazille le forgeron, Laurent le charpentier, Gontran de Chapaize le maître verrier, Seguin Rucifers l'agent voyer et enfin, le chevalier Charles-Yvan de Cavignac. Ce dernier, après avoir guerroyé aux côtés des seigneurs de Semur, s'est fixé à Paray, en une retraite sédentaire. Homme de forte constitution, il est très populaire et renommé pour le penchant qu'il a pour les bons vins, la bonne chère et les jolies filles. Il est descendant d'un lignage noble apparenté à Guillaume d' Aquitaine.

Tous ces gens sont donc convoqués au monastère, l'après-midi du 2 Novembre 1019 après Vêpres. La réunion a lieu dans la salle haute de la Galilée. Don Gontier préside l'assemblée, assisté de don Ségualde le chambrier et de frère Martin Le Roux, secrétaire. Je suis également convié pour faire les présentations. Notre prieur explique la décision du chapitre de créer une charge de prévôt en Orval. Décision prise sur incitation de Cluny, en raison de l'importance de la population qui dépasse maintenant cinq cents âmes pour cent vingts feux dénombrés. Don Ségualde donne lecture des devoirs et prérogatives du prévôt de cité. Outre la responsabilité de siéger au tribunal monastique, il doit faire respecter, dans les limites territoriales du monastère, les us et les coutumes transmis par la tradition orale. Pour ce faire, il a pouvoir de commander aux milites de la garde pour les opérations de simple police. Dans les conflits mineurs opposant les citadins, on peut avoir recours à sa fonction de médiateur et de juge pour les délits de basse justice. L'importance de la charge, limite les candidatures à ceux, parmi l'assemblée, qui ont eu la chance de faire des études et savent lire et écrire couramment. En l'occurrence, seuls François Bonchemin, Charles-Yvan de Cavignac et Philibert de Précy, remplissent l'indispensable condition d'érudition. Le grand-maître décline cette responsabilité incompatible avec sa fonction. Le chevalier fait de même, arguant de l'impossibilité qu'il a d'assurer un service permanent en raison de ses voyages fréquents à Semur. Déplacements motivés par l'amitié qui le lie avec Damas et Aremburge son épouse. Cette dernière, nous dit-il, vient d'avoir un troisième fils prénommé Joceran. Mon ami Philibert, comme je l'escomptais, reste donc seul en lice et accepte de soumettre sa candidature au vote des notables. A main levée, ce vote lui est acquis à l'unanimité moins une voix. A l'issue de la réunion, Martin le Roux rédige la charte N° 26 du cartulaire de Paray que le prieur signe entérinant le choix. Au moment de nous séparer, notre prieur nous fait part d'un nouveau projet monacal. Des travaux débuteront au Printemps prochain pour amener l'eau courante au centre de la cité. Pour ce faire il est question de dévier en partie le ruisseau de la fontaine Saint-Martin dans le haut de la côte de la route de Bragny à la sortie d' Orval. L'eau vive suivra un aqueduc allant des Magnets à la place du marché en passant par la croix de pierre. Commande d'une fontaine en pierre de taille est passée auprès d'Arnoul qui maintenant est secondé par son gendre Thierry et deux manouvriers. Les notables assemblés applaudissent à l'annonce de cette bonne nouvelle.

Ce 2 Novembre 1019 notre couvent d'Orval a inauguré l'usage du culte des morts. L'abbé Odilon attache beaucoup d'importance à ce que soit célébré l'office pour tous les défunts le lendemain de la Toussaint. C'est l'origine du nécrologe et de la liturgie du jour des morts. Ainsi s'institue la mémoire collective de tous ceux qui ont constitué la grande famille clunisienne y compris les donateurs laïcs qui bénéficient, en compensation de leur générosité, de l'oraison des moines pour leur repos éternel. Ceci explique les nombreux legs qui nous sont faits dès l'année suivante. Le premier en date est celui de Joceran, seigneur de Varennes-Reuillon, qui fait don au prieuré, du bois de Corday. Je suis chargé de m'y rendre avec frère Jean pour situer et évaluer l'importance de ce bien. Afin d'accomplir notre mission dans la journée, nous partons de bonne heure à cheval. La motte castrale de Varennes-Reuillon nous apparaît dans le brouillard matinal du val de Loire. Au confluent de l'Arconce et de la Loire, la fortification élève sa palissade au-dessus de l'amoncellement de terre entouré d'un large fossé. Une tour centrale complète le système défensif et permet d'assurer le guet à longue distance. Sa situation à la croisée du grand chemin qui longe la rive droite de la Loire en direction nord-sud et celui, est-ouest, qui relie Paray à Souvigny en passant par le gué de Bécheron, lui assure l'abondance de droits de passage, au profit du sire Joceran. Ce dernier, comblé de richesses temporelles, a l'intention de donner une partie de ses biens "pour racheter à toujours son âme des peines éternelles". Nous rencontrons un homme usé, allongé sur sa couche. Le visage aux traits tiré, le teint cireux, reflète le masque de la mort. Craignant de succomber au mal qui le ronge, avant d'avoir pris ses dispositions testamentaires, il me demande de rédiger sur-le-champ, la charte de donation commençant ainsi :

" A tous, présents et futurs l'on fait savoir que moi Joceran de Varennes, suivant les traces de mes ancêtres, qui dans la crainte de Dieu, et pour le salut de leurs âmes, ont donné en pur don, à Dieu et aux bienheureux apôtres Pierre et Paul et à l'abbé de Cluny le domaine du château de la Tour, je fais le même hommage pour les bois de Corday à dom Gontier, prieur d'Orval, à condition de les tenir d'eux et de leurs hoirs en franche et perpétuelle aumône. Si quelqu'un ose porter une atteinte quelconque à notre donation, qu'il encoure toutes les malédictions de la loi divine, et qu'avec le diable et ses anges, il subisse les peines éternelles. Afin que les présents soient fermes et stables j'y ai fait apposer mon sceau l'an 1020 de l'incarnation du Verbe."

La formalité accomplie, il nous reste à situer l'emplacement du dit bois, ce que nous faisons en compagnie d'un fils de Jocerand. La forêt comporte de nombreux chênes plus que centenaires et s'étend de Reuillon à la limite des terres de Chizeuil. Satisfait de la mission accomplie, nous rentrons au monastère où je m'empresse de remettre la charte à Martin qui la juge recevable au cartulaire sous le numéro 27 et se propose d'en transmettre le contenu à Cluny pour information. Par bonheur pour moi, ce genre d'exercice n'est qu'exception et, la vie animée d'Orval me réserve de nombreuses distractions que j'ai plaisir à vous conter.

L'histoire se passe au plein coeur de l'hiver de l'année qui suit la donation. Des températures inférieures au zéro ont durci le sol et givré les arbres environnants. Par un après-midi ensoleillé du mois de Janvier j'ai à faire au moulin pour une histoire de livraison incomplète. Pendant que je converse avec Yves le meunier, je vois un attroupement sur la berge opposée, là où commence le grand faubourg. Je comprends qu'un événement se prépare, à la vue d'un homme qui ôte sa tunique et ne conserve que ses braies. Je reconnais cet homme pour être un manouvrier particulièrement intempérant et je comprends aux éclats de voix qui nous parviennent qu'il vient de parier, contre une mesure de vin, de sauter dans l'eau glacée de la Bourbince. Je n'ai pas le temps d'intervenir qu'il est déjà debout sur le "bastard" et dans un grand moulinet de ses bras puissants il plonge du côté amont de la retenue du moulin. Son corps disparaît complètement sous les eaux noires pendant des secondes qui nous paraissent interminables puis, l'homme reparaît luttant contre le courant qui l'entraîne vers les pelles. Bon nageur, il parvient à se rapprocher de la rive mais celle-ci est envahie par les glaces qui forment un ourlet de dentelle gelée aux abords tranchants. Le manouvrier essaye de franchir ce barrage mais à chaque tentative le poids de son corps fait se rompre la frange glacée en limite de l'eau courante. Les témoins sur la berge ne peuvent lui porter secours et restent médusés par le drame qui se déroule sous leurs yeux. Mais l'homme ne se décourage pas et à force de briser la couche de glace se fraye un chenal jusqu'à la berge où enfin il prend pied aidé par des bras secourables. Son torse et sa figure sont violacés et une buée l'environne mais il ne semble pas défaillant. Il s'enveloppe dans la tunique et riant à gorge déployée il se rend à la taverne du faubourg pour se réchauffer en buvant le prix de son exploit.

Le grand faubourg voit, depuis quelques temps, pousser une floraison de huttes de branchages d'où s'échappent des fumées que le vent disperse en direction de Romay. Le terrain appartient aussi au monastère mais, à part la chènevière, il n'est pas exploité en raison des risques d'inondations. Cela n'empêche pas de pauvres gens, non-libres pour la plupart, d'y installer leur modeste logis. Leurs faibles revenus épisodiques ne les autorise pas à solliciter une place dans la cité fortifiée. Ils survivent en travaillant à la journée pour le monastère ou en pratiquant cueillette et mendicité. Lorsque les intempéries bloquent les travaux de terrassement, et pour meubler leur désoeuvrement, les hommes passent de longs moments à la taverne du "Moulin Liron" à jouer aux dominos et boire comme des trous. Les femmes en subissent les conséquences et se retrouvent grosses plus souvent qu'à leur tour. Se sont elles qui viennent mendier au guichet du monastère où chaque jour que Dieu fait, le frère cellérier leur assure une bonne soupe et un quart de pain par personne. La distribution a lieu à la sonnerie de l'Angélus de midi et les inscriptions au registre se font de plus en plus nombreuses. Je remarque que ces femmes sont accompagnées d'enfants souffrant de malnutrition mais rayonnant d'innocence.

Me vient une idée que je m'empresse de soumettre à mon ami Martin. Je dispose de temps libre entre sexte et none car il ne me faut pas longtemps pour me nourrir à midi. J'envisage de créer une école de chant réservée aux enfants et dont les deux heures de cours seraient coupées par un repas pris à l'annexe de l'hostellerie. Ce bâtiment, nouvellement construit, ne sert pas en période hivernale. Martin trouve mon idée géniale et me propose d'en faire part au prieur. Le lendemain au chapitre, dom Gontier me demande d'exposer à mes frères le projet que le Saint-Esprit à bien voulu m'inspirer. Je rencontre de nouveau l'hostilité du chambrier dom Segualde qui s'inquiète des frais que cela va générer. Frère Calixte, qui ne m'a pas en odeur de sainteté, fait remarquer, d'un ton acide, que la mixité de ces assemblées risque de nuire à la sainteté des lieux. Sa critique tombe mal car je l'ai vu franchir, en tenue profane, la clôture une nuit d'été. A mon regard furibond, chargé de sous-entendus, il comprend qu'il aurait mieux fait de se taire. Notre prieur ne tient pas compte de ces critiques aigres-douces, et grâce à son appui, j'obtiens une fois encore, l'approbation de la majorité des frères assemblés. Je procède sans plus attendre au recrutement de mes petits chanteurs et suis aidé en cela par Françoise, la sage-femme, qui connaît toutes les familles de Paray, y compris les plus pauvres. Un premier contact est prévu pour le dimanche de l’épiphanie avant Vêpres. Le jour venu, c'est une cinquantaine de jeunes enfants, garçons et filles qui se rassemblent devant la porte du monastère. Je n'avais pas prévu une telle affluence et je crains que les galettes commandées à frère Gandin ne suffisent pas. Je fais cependant entrer tout ce petit monde intimidé dans l'hostellerie. La salle annexe, que l'on nomme salle Saint-Maurice, est suffisamment grande pour les loger tous à l'abri du froid qui ce dimanche pince les oreilles. Il me faut malheureusement faire une sélection. Je limite les candidatures aux enfants de six à dix ans inclus, non sans peine car ils ne sont pas très précis quand on leur demande leur âge. Je lis la déception sur le visage des plus grands mais je sais, et je le déplore, que sous peu, ils seront de taille à travailler pour aider leurs familles. Alors, ils ne disposeront plus du temps nécessaire pour participer au répétitions du groupe de chant. Sélection faite, il reste onze garçons et dix-neuf filles réjouis, que je place du côté droit de la grande table d'hôte. Les autres à la mine déconfite restent du côté gauche, mais élus ou pas, la galette sera, je l'espère, suffisante pour tous. Le frère Gandin réussit en faisant les parts plus petites a contenter tout ce petit monde. Un sirop de cassis mélangé à l'eau fraîche, accompagne la traditionnelle gourmandise des rois. Une énorme fève désigne le souverain du jour qui se trouve être une souveraine, une ravissante fillette, brune comme une sarrasine, aux grands yeux noirs cernés de gris et aux pommettes saillantes. A ma demande, elle dit se nommer Aude, avoir bientôt huit ans. Son père est "tireur de sable". Nous lui installons un trône improvisé à l'extrémité de la table et il lui est demandé de choisir son prince parmi les garçons. Ses yeux espiègles se fixent immédiatement sur Sigismond le fils d'Artus. Je connais bien le garçon de mon ami le drapier et ne suis pas étonné que, rouge comme pivoine, il s'avance timidement à la place d'honneur réservée par le choix de la reine. Nous rions de bon cœur et, avant de nous séparer, nous convenons de nous retrouver dès le lendemain pour l'Angélus de midi au même endroit. Je demande à chaque enfant d'apporter son écuelle. Le soir pendant le temps libre qui précède notre coucher, seul moment de la journée où les conversations à voix basse sont tolérées, je conte ma petite fête à frère Eudes de Chizeul. Novice consacré en même temps que moi, il se destine à la prêtrise et doit faire sa scolastique à Cluny. Une lueur de nostalgie luit dans son regard à l'évocation de ces réjouissances séculières qui lui sont désormais refusées.

Comme convenu mes petits élèves, au nombre de trente, sont présents le lendemain alors que tinte l'Angélus. Les filles arborent précieusement le petit panier d'osier contenant leur écuelle ainsi que celle de leurs frères. Tous prennent place dans la salle Saint-Maurice et ma première leçon consiste à leur apprendre la salutation à Marie que nous réciterons chaque jour en même temps que la communauté monastique. Ensuite, pour nous mettre en voix, nous faisons un quart d'heure de vocalises, puis une brève leçon de chant noté au tableau noir. Cela suffit amplement pour ouvrir les appétits et c'est avec joie que les enfants accueillent les serviteurs de l'hostellerie et leur énorme chaudron de soupe fumante. Chacun fait emplir son écuelle et retourne s'asseoir à la grande table. Pour avoir la bouche à la bonne hauteur, les plus petits restent debout et c'est un concert de soufflements et d'ingurgitations calmant tous ces petits ventres affamés. Inutile de réprimander les bavardages, le silence règne d'office. J'en profite pour lire un passage de l'écriture sainte relatant l'abandon de Moïse dans sa corbeille d'osier. La soupe est suivie d'un plat d’œufs brouillés et d'un plateau de fromages du pays. Une compote de pommes sucrée au miel est servie en dessert. Je me rends compte que les petits estomacs, peu habitués à ce genre de régime, sont trop pleins et qu'une récréation est nécessaire pour leur faciliter la digestion. Nous sortons donc dans la cour d'accueil et je laisse les enfants organiser leurs jeux. Adossé au grand frêne, je surveille avec intérêt les ébats car immédiatement, je distingue les meneurs de jeux des soumis, les violents des timides. Les filles, plus pacifiques, jouent à la marelle alors que les garçons organisent des joutes en mimant de galopantes chevauchées.

Mon problème est de mettre un nom sur tous ces charmants visages et pour ce faire, au retour dans la salle, j'attribue une place fixe à chaque enfant et je mémorise leur nom de baptême. Je procède en les gravant dans l'ordre, sur une tablette de cire qui me servira pour l'appel journalier. La deuxième heure de classe est consacrée à apprendre un chant. Nous commençons par le Salve Regina. Il faut non seulement chanter la mélodie, mais aussi prononcer le latin correctement. Mon étonnement est grand de constater la rapidité d'enregistrement de ces jeunes cerveaux vierges de toute instruction. A la fin de l'étude, la première phrase est en mémoire:

SALVE REGINA MATER MISERICORDIE VITA DULCEDO ET SPES NOSTRA SALVE.

Nous nous séparons avant l'office de none en décidant que le nouveau choeur de chant, pour rester modeste, sera connu sous le nom de " Schola des Moineaux du prieuré ".

Nous n'avons pas la prétention de rivaliser avec le chant du rossignol qui chaque matin me réveille de ses trilles bien ajustés.

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.