Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

13 - La Paroisse

Publié par Chapitre XIII  - Catégories :  #La Paroisse

13 - La Paroisse

La communauté paroissiale

Cinq années se sont écoulées depuis la fondation du choeur des moineaux. Les enfants ont grandi, les aînés nous ont quittés, de petits nouveaux les ont remplacés, maintenant l'effectif à une trentaine de participants. Aude est devenue une charmante jeune fille, encore plus sarrasine, ses yeux clairs ajoutant un zeste de mystère à son exceptionnelle beauté. Rozala, comme prévu s'est mariée et attend son second bébé. Le jeune ménage habite à Anzy-le-Duc où un important chantier doit occuper Thierry son mari pendant plusieurs années. Arnoul et Fantine habitent maintenant leur belle maison de la place de la boucherie. Ils ont aménagé une pièce indépendante à la Mano qui, bien qu' octogénaire, a toujours bon pied bon oeil. L'enfant de Céline, un garçon nommé Pierre comme son parrain, a bientôt cinq ans. Le grand-père, charpentier, a pardonné et recueilli sa fille et son petit-fils pour le bonheur de toute la famille. Mon ami Etienne le Blanc, second fils d'Artaud et frère d'Archambaud, qui était prieur au monastère de Saint-Germain, est mort au printemps de phtisie galopante. Par testament du 22 février 1023, il lègue à Cluny, ses biens de Chevagny-les-Chevrières, avec les serfs y demeurant, un moulin à Balme ainsi que d'autres biens à Vigousset. Le comte Otton de Mâcon conteste cette donation prétextant que certains de ces biens étaient tenus de lui en bénéfice. Par Charles-Yvan nous avons toujours des nouvelles de la famille Damas de Semur. Aremburge a mis au monde un cinquième fils qui a maintenant trois ans. Il se prénomme Hugues et étonne son entourage par la vivacité de son intelligence. ( Il deviendra vingt-cinq ans plus tard le cinquième abbé de Cluny et j'aurai l'honneur de le rencontrer.)

La population de Paray continue de s'accroître aux alentours du monastère. Ceci ne va pas sans poser des problèmes avec le curé de la paroisse Notre-Dame En effet la nouvelle population ne s'intègre pas à la vie paroissiale de la colline dont les rares fidèles sont tous serfs de Cypierre mais dispersés dans les hameaux voisins du Montciau, du Goloriau et de la Besse aux Loups jusqu'aux plus éloignés de Ferreuil et des Charcans. La paroisse de Paray est une pauvre communauté, contemplant du haut de sa butte ventée, la munificente expansion de la cité monastique. Quelques rares cabanes abritent des vieillards inaptes aux travaux des champs. Seul le presbytère peut prétendre au titre de chaumière mais nécessitant des travaux de restauration. J'ai souvent l'occasion de rencontrer le jeune curé, Jehan de la Combe, qui se désole de ne voir les citadins d'Orval qu'à l'occasion des enterrements. Tous sont pourtant de bons chrétiens mais, craignant de monter la côte, ils préfèrent suivre les offices du dimanche à la tribune de l'église prieurale. De ce fait, il ne perçoit qu'une misérable dîme et il est souvent contraint, sous peine de dépérir, de se restaurer à l'hostellerie du monastère. L'évêque d'Autun, Gauthier, réputé pour sa sainteté, s'inquiète de cette situation et doit envoyer prochainement Halinard, son fidèle disciple, pour qu'il trouve, avec le concours de notre prieur, une solution à cette déplorable situation.

De mes conversations fréquentes avec le père de la Combe, une sympathie réciproque est née qui fait de moi son seul et unique confident. A ce titre, il m'a rapporté une coutume encore en usage, dont je n'avais pas encore connaissance et qui me scandalise. Les serfs sont souvent victimes d'une hiérarchie féodale anarchique. Les petits seigneurs, leurs maîtres, font peser sur eux le poids d'une autorité contraignante. Je savais qu'ils avaient pouvoir de sévir selon leur bon vouloir, d'exiger fidélité, corvées diverses et redevances en nature. Ce que je ne savais pas, car les pauvres victimes ne s'en vantent jamais, c'est que les mêmes seigneurs s'octroient un droit de cuissage sur les filles de serfs n'ayant pas l'argent nécessaire pour payer la taxe de formariage. Cette somme importante est destinée à obtenir l'autorisation de s'accoupler avec un homme d'une seigneurie voisine. Il leur faut ainsi compenser la perte d'une travailleuse et aucun manant n'a la possibilité de payer autrement qu'en offrant la future mariée au bon vouloir du châtelain. La coutume a si bien réglé les choses que même un homme libre, ayant les moyens de monnayer le formariage, ne peut le faire sans perdre sa liberté et devenir serf à son tour. D'autres serfs, acculés par des arriérés d'impôt, se libèrent de leur dette en offrant à leur maître, le pucelage de leur fille bonne à marier.

Jehan de la Combe m'assure que cette coutume infâme, noircissait aussi, au siècle dernier, la réputation de riches établissements ecclésiastiques, propriétaires de terres et de biens, corps et âmes compris. Les riches prélats n'avaient aucun scrupule à convoquer les futures mariées pour des confessions privées dont elles ne sortaient pas indemnes. En échange les pauvres filles n'obtenait même pas le réconfort d'un mariage religieux, sacrement réservé aux nobles et aux affranchis. Je n'en reviens pas... Bien à l'abri en notre société monacale organisée et civilisée, je n'imaginais pas côtoyer un monde où la puissance engendrait vice et injustice, sous couvert de la coutume. Je comprends mieux la parabole de Jésus parlant de la difficulté pour un riche d'entrer en paradis. Je n'ai jamais vu de chameau mais je me doute que ce doit être une bête aussi grosse qu'une vache de chez nous.

L'amitié que me réserve le jeune prêtre, fait de lui mon confesseur. Désormais, et autrement que publiquement au sein du chapitre, je peux confesser mes fautes et libérer ma conscience en toute contrition, mais en doutant, cependant, de ma ferme résolution de ne plus recommencer. J'admire la sainteté de mon confesseur. De par son lignage noble, il aurait pu accéder facilement à une vie contemplative à l'abri de toute contingence matérielle. En connaissance de cause, il a préféré choisir l'apostolat des pauvres et des petits. Il pourrait aussi, afin d'adoucir la rigueur de sa condition, prendre femme comme le font nombre de ses confrères, mais il pense que le célibat le rend plus disponible à tous. Ce serait manquer de charité qu'obliger une femme à partager sa misère.

Outre l'amitié partagée, le seul réconfort que je lui apporte est de participer avec mes moineaux aux messes et vêpres des fêtes carillonnées. Les enfants sont ravis d'avoir à faire, en rangs par deux, la promenade qui nous mène, par la ruette aux loups, de la porte de la Raye au cimetière de Notre-Dame. C'est ainsi qu'en cette fin d'année 1023, j'ai innové à la messe du jour de la paroisse, en faisant chanter à deux voix un Noël profane de ma composition en langue vernaculaire. Ceci avec la bénédiction du père de la Combe et la désapprobation énergique de dom Ségalde qui ne manque pas une occasion de me rappeler à l'ordre. Notre prieur, vieillissant, délègue de plus en plus de responsabilités au chambrier, appelé à lui succéder à la tête de la communauté d'Orval.

L'année 1027 marque aussi une date importante pour la paroisse de Paray.

Le Chanoine d'Autun est arrivé avec son escorte au lendemain de la fête de Pâques. Une chambre particulière que l'on appelle la chambre de l'évêque, à l'hostellerie du monastère, lui est réservée. Il doit rester une semaine avec les pleins pouvoirs délégués par Monseigneur Gauthier, dans le but de remédier à l'affligeante situation de la paroisse Notre-Dame. Des réunions tripartites à huis-clos avec dom Gontier, Halinard le chanoine et Jehan de la Combe le curé, il en ressort une proposition inscrite au cartulaire du chapitre le samedi suivant.

" Par la grâce de Dieu et la bénédiction de la Vierge Marie, de Saint Grat et de tous les saints, la cité d'Orval est devenue plus importante en population que la paroisse de Paray. En conséquence et sous réserve de l'approbation de Cluny, décision est prise par nous Gontier, prieur d'Orval et Halinard chanoine d'Autun agissant au nom de l'évêque, de construire une église paroissiale en les murs de ladite cité."

Proposition acceptée par le curé de Paray et à la majorité des frères présents. Une contribution sera demandée à Cluny sous forme de participation d'un moine architecte et d'un maître d’œuvre. Le prieuré fournira la chaux et autorisera l'accès gratuit aux carrières de Romay tandis que la population parodienne se chargera bénévolement de l'ouvrage, garantissant ainsi l'attachement qu'elle portera à son église, œuvre de ses mains."

Halinard, le chanoine s'en est retourné à Autun où son arrivée était très attendue. L'évêque Gauthier venait d'être terrassé par une attaque d'apoplexie et gisait sans connaissance depuis la veille. Les saignées des médecins appelés à son chevet ont été inefficaces et le prélat s'est éteint au matin du 8 Mai sans avoir repris connaissance.

Dès les formalités accomplies et suite à l'accord de Cluny, les travaux commencent la semaine précédant Pentecôte. Charles-Yvan, le chevalier, a fait don du terrain. C'est une longe située entre l'auberge des Trois pigeons et la ruelle qui mène au trou Colin, passage étroit dans la palissade qui permet d'accéder aux potagers de la Croix de Pierre. Une grande partie de l'alimentation de la cité est assurée par les jardins mis à la disposition des habitants. Un sentier grimpant droit à Notre-Dame est utilisé comme raccourci il rejoint la ruette aux loups à l'entrée de l'enclos paroissial. Le terrain délimité, le moine architecte a tracé un plan relativement simple. Une seule nef sans transept avec une abside en cul de four et un porche clocher. Pour limiter l'emploi de la pierre, la charpente est en bois en forme de berceau inversé. Le sol est prévu en terre battue solution économique et plus confortable que le dallage. C'est plaisir de voir les Orvalois devenir Parodiens par l'ardeur qu'ils mettent à participer à la construction de leur église. Tous ces gens venus d'horizons différents, trouvent dans ce travail, l'occasion de marquer leur enracinement en terre du Val d'Or et d'officialiser par ce labeur leur citoyenneté parodienne. Les serfs de la colline ne sont pas les derniers à mettre la main à la pâte, de même que les manouvriers du grand faubourg. C'est ainsi que se forme une paroisse et que se lient des amitiés sans esprit de coterie corporative. Philibert de Précy en compagnie du Maître d’œuvre supervise les travaux et distribue, aux travailleurs du chantier, des jetons donnant droit à un quart de vin. C'est Céline suivie de petit Pierre qui en assure la distribution, ce qui ne se passe pas sans sifflements admiratifs accompagnés de geste osés vite réprimés. Céline est devenue une jeune femme épanouie mais sa première expérience des hommes l'a rendue extrêmement prudente. On ne lui connaît pas de liaison et son seul bonheur réside en la personne du petit homme qu'elle élève de façon exemplaire. Elle m'a demandé de lui réserver une place parmi les moineaux, ce que j'ai accepté avec empressement. Je ressens toujours le même trouble à chaque fois que je la rencontre et l'image de son visage, pour ne pas dire de son corps, occupe souvent la meilleure place de mes rêves nocturnes et enfiévrés. J'aimerais pouvoir lui dire que je l'aime comme ce n'est pas permis d'aimer autant. Mais je sais que ce serait m'engager dans une voie que Benoît de Nurcie n'a pas prévue en rédigeant sa règle. Le saint homme connaissait bien la tentation que représentait pour un moine la féminité et ses attraits diaboliques. Il dut à maintes reprises lutter contre ses propres fantasmes charnels, si violents que seule put l'en délivrer la brûlure des orties où il s'était jeté. (*) Mes frères moines n'en sont pas à ce point tourmentés, bien que..., je me doute que les plus ardents subissent tout comme moi les assauts du démon et pèchent par omission lors des confessions publiques au chapitre. Heureusement la clôture les protège de certaines pratiques en usage dans les rues sombres d'Orval. Il m'arrive d'y surprendre quelque serviteur du monastère, rôdant la nuit tombée, aux abords d'une taverne de la rue des forges où les servantes ont la réputation d'être particulièrement complaisantes. Ces frères lais, par principe, n'ont pas l'argent nécessaire pour monnayer l'interdit, mais les filles sont généreuses pour ceux du moutier qui, en échange de leurs faveurs, prétendent leur assurer le réconfort de longues prières d'intercession. Les gourgandines ne se privent pas d'en redemander aux intentions de ceux qui leur sont chers. Ceci m'a été rapporté par l'un de mes bons amis réfectorier, homme simple mais bien fait de sa personne, qui n'a trouvé que ce moyen pour ne pas devenir complètement obsédé. J'ai beau lui répéter que je ne suis pas confesseur, il s'estime pardonné par le fait de m'avoir confié son péché. Il craint, à juste titre, qu'une confession à un moine tonsuré risquerait de provoquer son renvoi.

Les travaux ont été si rondement menés que le gros-oeuvre se trouve "hors d'eau" au printemps suivant. Un campanile identique à celui de Romay recevra la cloche offerte par la confrérie des marchands et boutiquiers. Reste l'aménagement intérieur et la pose des portes et vitraux. Arnoul le silencieux, s'est offert de sculpter les fonts baptismaux qu'il a ornés d'une guirlande de feuilles de chênes reliant quatre visages d'angelots orientés aux quatre points cardinaux. Son ouvrage m'a donné la possibilité de le rencontrer journellement et d'avoir avec lui de longues conversations. J'apprends que son art lui a permis de mettre de côté un petit pécule qu'il destine à la construction d'une maison dans la cité d'Orval. Je me réjouis de cette décision qui me permettra de revoir plus facilement Fantine qui a toujours une place importante dans mon cœur. Romay n'est pourtant pas très éloigné mais je ne puis sortir de la cité sans l'autorisation prieurale et il me faut un prétexte valable pour l'obtenir. Arnoul a dans la tête un projet un peu fou. Il a décidé de construire sa maison en pierre de taille appareillée, comme il a vu faire à Cluny. La chance a voulu qu'une masure inhabitée s'écroule à l'angle de la rue Dame-Dieu et de la place de la boucherie, libérant un emplacement dont il s'est porté acquéreur. En raison des services rendus par leur sculpteur attitré, les moines lui ont cédé le terrain pour un sou symbolique. Par acte consigné au cartulaire d'Orval sous le numéro 30, Arnoul devient le premier propriétaire non religieux, à l'exception de Charles-Yvan dont l'enclave connue sous l'appellation de Champs-Seigneurs, lui vient d'une donation de son ami Damas de Semur. Ce précédent ouvrira toute une série de concessions, régularisant l'appartenance des terrains construits à ceux qui en feront la demande. Artus devient ainsi le second propriétaire parodien.

La consécration de l'église paroissiale a eté fixée au 15 Août, jour de l'Assomption de la Vierge.

Les Parodiens ont joliment décoré les rues et places à l'aide de genêts et de branches de sapins que colorent de blanc et de bleu les oriflammes confectionnées par Madeleine la "coudrire". Cette veuve a perdu son mari à la bataille de Chalmoux contre les Auvergnats et depuis, elle tire l'aiguille jours et nuits pour élever ses deux filles. Sur certains pignons aveugles, des toiles de chanvre parsemées de fleurs des champs sont tendues entre les pans de bois des colombages. Un arc de triomphe est dressé place du marché à l'entrée de la rue qui désormais portera le nom de "rue Notre-Dame" et qui longe l'église. Une bonne odeur de pain frais environne le four banal et un cochon embroché tourne lentement au-dessus d'un brasier à la porte du Cornillon sous l'action d'un manant supervisé par Christophe, l'aubergiste des trois pigeons.

Du beau monde est arrivé la veille. J'ai été chargé d'accueillir et diriger vers le lieu de leur séjour les hôtes de marque. Ainsi j'ai fait connaissance du nouvel évêque d'Autun, Helmuin, accompagné des chanoines Gilbertus et Halinard, de l'archiprêtre de Charolles et son épouse, de Damas et Aremburge de Semur, d'Archambaud le Blanc en compagnie de mon ami Pierre et de Geoffroy de Donzy, frère en second lit de Damas de Semur. Tous ces hauts dignitaires et nobles invités sont accompagnés de leurs chevaliers et mercenaires ce qui donne à Paray des allures de place forte. Pour loger les hommes de troupe, des tentes forment un camp au Pasquier. Les tavernes ont installé des tables et des bancs à l'extérieur des établissements pour désaltérer les nombreux gosiers assoiffés par la chaleur de ce 15 Août 1027. Les cloches de la grande église sonnent à toute volée et je sais que mes frères sont rassemblés en prière à l'intérieur. Il est 10 heures du matin. Une procession part de l'entrée du monastère précédée par les moineaux et les oblats. Les prêtres des paroisses avoisinantes entourent le dais porté par quatre novices et abritant l'évêque et le Saint-Sacrement. Suivent, don Gontier, don Segualde, les chanoines d'Autun, l'archiprêtre de Charolles et Jehan de la Combe. Les confrères de Sainte-Anne et les logeurs de Dieu, en grande tenue d'apparat, à la suite des autorités religieuses, marchent devant les nobles seigneurs sur leurs chevaux montés. Les habitants de Paray forment une haie d'honneur jusqu'à l'arc de triomphe de la place du marché.

La consécration se déroule selon le même rituel que précédemment au prieuré. Les portes grandes ouvertes permettent à la foule, assemblée à l'extérieur, de suivre en silence la cérémonie. Mes moineaux ont appris le Te Deum et c'est ce chant de joie qui conclut la célébration. Il est midi et Guichard d'Ameugny a, depuis la veille, mis au frais dans le puits de la place, des quarteaux de vin blanc léger à l'arrière goût de muscat. Ce vin est le produit d'un nouveau plan importé d'Aquitaine par les soins de Charles-Yvan. La vigne du coteau des Champs-Seigneurs, plantée il y a cinq ans, commence à rapporter quatre feuillettes par vendange de ce vin délicieux que les vignerons et leurs épouses nous servent "ab renoncio".

C'est au cours des festivités de l'après-midi que se produit un événement qui marquera longtemps les mémoires de Parodiens.

Près de la porte du Cornillon se trouve un terrain planté de tilleuls alignés dont on apprécie les senteurs en période de floraison et l'ombrage aux chaudes journées d'été. Des bancs de bois comportant un dossier sont disposés entre les arbres. C'est le lieu de prédilection des femmes de la cité qui s'y retrouvent accompagnées de leurs jeunes enfants. C'est aussi le lieu où s'échangent les dernières nouvelles du pays agrémentées parfois de médisances acerbes. Il arrive que le ton monte et que deux matrones, les poings sur les hanches se défient du regard, mais cela ne va jamais plus loin. Il arrive aussi que les conversations soient limitées à un chuchotement inaudible en dehors du cercle attentif et complètement coupé du monde extérieur par l'intérêt de l'information. Dans ces rares cas, on peut être certain qu'il est question d'une voisine qui trompe allègrement son mari. En ce jour de fête, les esprits féminins sont en éveil. Avec tous ces beaux cavaliers aux bliauds colorés selon leur appartenance à tel ou tel seigneur, traînant leurs bottes d'une auberge à l'autre, il pourrait bien y avoir du grabuge d'ici la fin de la journée. Il va falloir aussi surveiller les filles qui, par petits groupes, s'éloignent peu à peu de la place aux tilleuls. Le temps est orageux et le ciel se charge de lourds nuages gris du côté où coule la Loire. Contrairement aux prédictions pessimistes des Orvaloises, aucune dispute, aucune provocation ne vient entacher cette belle journée du 15 Août. Il est cinq heures du soir lorsqu'un grand vent se lève et augmentant progressivement sa puissance, tourbillonnant en spirales de poussière, renverse tout sur son passage. Des éclairs zèbrent le ciel noir, assez éloignés pour que le grondement du tonnerre ne suive qu'après plusieurs secondes. Le gros de l'orage est sur le Bourbonnais et seules quelques gouttes de pluie changent la senteur de notre environnement. Les mères protégeant leurs marmots au creux de leurs bras, se réfugient aux plus proches abris en dur, alors que les toiles et décorations se dispersent au gré de la fureur d'Eole. Les hommes d'armes, surpris par la soudaineté de l'orage, s'entassent à l'intérieur des auberges. Il ne peuvent rejoindre leur cantonnement dont les tentes gisent lamentablement.

Je suis témoin de la violence de la tempête, à l'intérieur du nouveau clocher paroissial, où je suis monté, avec mon ami Pierre, pour vérifier la solidité de la charpente. Le travail est de bonne facture et seule la cloche bouge dans le courant d'air. C'est à ce moment là que du haut de mon observatoire, j'aperçois une petite silhouette rasant les murs de la rue des forges et luttant contre les éléments déchaînés. Je reconnais petit Pierre le fils de Céline employée ce jour à la taverne du Parc. Elle a laissé l,enfant à la garde de sa grand-mère. Trompant la surveillance de l'aieule, Pierre a dû partir à la recherche de sa mère. Je comprends immédiatement le danger qu'il encoure et je m'apprête à le secourir lorsqu'un énorme fracas suivi d'un éboulement retentit. C'est le toit de la forge à Siméon qui vient de s'écrouler. Je ne vois plus petit Pierre et je me précipite suivi par mon ami sur le lieu de l'effondrement. J'aperçois le corps de l'enfant coincé sous un madrier dans l'entrelacement des chevrons. Aidés par des hommes accourus à la rescousse, nous déblayons les pièces de bois qui entravent notre progression. Enfin nous retirons de son sinistre piège le petit corps inerte. Je crains qu'il ne soit trop tard car aucun signe de vie ne se lit sur son visage heureusement épargné. Aucun souffle ne sort de sa bouche et l'on ne perçoit pas le battement de son coeur. Les larmes aux yeux, nous portons petit Pierre à l'intérieur de la nouvelle église Notre-Dame. Le chanoine Halinard est en prières au centre de l'abside. Au bruit de notre entrée, il se détourne et comprend qu'un drame vient de se passer. Nous nous avançons près de l'autel et allongeons l'enfant mort sur le tapis recouvrant les marches. Halinard confirme nos craintes et nous demande de prier avec ferveur, ce que nous faisons en nous agenouillant à ses côtés. Le saint prêtre, tout en priant à voix forte impose ses mains fines et diaphanes sur la tête bouclée du petit ange endormi à tout jamais. Après quelques minutes qui nous semblent interminables, subitement, le silence se fait oppressant. L'orage est passé et les grondements de tonnerre ne se font plus entendre. Le vent est tombé après avoir chassé les nuages sur le charolais. Un rayon de soleil rougeoyant illumine la croix du maître-autel. Le chanoine interrompt ses prières de supplications et, à notre grand étonnement, commande à l'enfant de se lever. Le petit corps allongé semble frémir au son de la voix puissante du prêtre, des couleurs peu à peu remplacent la pâleur de son visage et soudain nous voyons le petit bonhomme se redresser, prendre appui sur un coude et nous regarder en souriant. Puis il se lève complètement et ses premières paroles sont pour son parrain à qui il demande de lui faire chevaucher son cheval pour un tour d'enceinte. Pierre lui promet de réaliser son vœu.

Pendant ce temps, la rumeur s'est répandue dans la ville et la petite église s'est emplie d'hommes et de femmes, émerveillés par le prodige. Céline, avertie par son père, arrive essoufflée et se fraye un passage pour parvenir jusqu'à nous. Elle se précipite sur son enfant chéri et le serre au creux de ses bras tout en le dévorant de baisers. Petit Pierre se dégage de la maternelle étreinte et réclame de nouveau le destrier de son parrain. Nous sommes si heureux de le voir bien vivant, que nous sortons et nous dirigeons vers les écuries toutes proches. Pierre selle son fidèle coursier hennissant d'impatience, il saute en croupe et, prenant son filleul dans ses bras musclés, il lui confie les rênes et part en trottinant en direction du Cornillon.

Les habitants de la colline de Ferreuil, affirment qu'au moment où se produisait ce miracle, un arc en ciel fortement coloré se détachant sur le ciel gris des derniers nuages, semblait relier de ses sept couleurs le centre de la cité d'Orval au sanctuaire de Romay.

13 - La Paroisse

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.