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15 - La Révélation

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Chapitre XV

15 - La Révélation
Je connais enfin le secret de ma naissance.

Les conditions de ma venue au monde, me sont révélées par mon ami Pierre à la veille de mes 40 ans, jour de la fête de Benoît de Nurcie, le saint fondateur de notre ordre. J'y vois un signe du ciel et, le premier moment de stupeur passé, j'éprouve le besoin d'exprimer ma joie. Je me précipite à la croisée du transept de l'église prieurale et, suspendu à la corde qui actionne Marie-Aélis, la grosse cloche, je déclenche une volée en ut majeur. Le rythme s'accélère au fur et à mesure de mes ascensions. Pierre qui m'a suivi s'empare des cordes de la vieille tour du porche et, passant de l'une à l'autre, ajoute les accords des anciennes cloches, en un joyeux carillon festif. Un attroupement se forme dans la nef et j'aperçois la mine ébahie de mes frères se posant des questions sur les raisons de cette exubérance imprévue. Des parodiens arrivent en courant manifestant leur inquiétude. Philibert de Précy essaye de questionner notre prieur à travers le jubé. Celui-ci est trop occupé à tenter d'arrêter ma folie. Dom Segalde, blanc de colère, m'intime l'ordre de cesser immédiatement cette manifestation intempestive. Rien n'y fait, je continue de sonner jusqu'à ce que je m'effondre sur les dalles, complètement épuisé. Sous le choc, je perds connaissance. Frère Daniel et frère Jean me portent à l'infirmerie où je reprends mes esprits aidé en cela par une décoction de menthe forte. Pierre me rejoint essoufflé et mouillé de sueur. Voyant sa face cramoisie, j'éclate d'un fou rire communicatif. Nous rions à gorge déployée, au grand étonnement des deux bons frères médusés. Ils sont les premiers à connaître la raison de ce tapage historique et s'empressent de divulguer la nouvelle qui se propage dans tout Paray et aux environs :

Mon père appartenait à l'aristocratie de modeste condition. C'était un "bellatore" attaché à la châtellenie du Sire de Berzé. Agé de 18ans, on l'avait marié à la fille d'un homme important, protecteur de Cluny. Elle avait tout juste l'âge en deçà duquel la coutume interdisait le mariage. Elle quitta son père pour habiter chez son jeune époux mais refusa obstinément de partager sa couche. Le mariage ne fut pas consommé et les mauvaises langues répandirent le bruit qu'une sorcière, commanditée par une femme jalouse, avait jeté un sort sur le couple. Un mariage sans conception ne pouvait être béni et n'apportait aucun intérêt au lignage, puisqu'il ne pouvait donner d'héritiers. La coutume (encore elle), tolérait dans ce cas le concubinage à défaut de divorce. Après trois ans de refus de la jeune pucelle, mon père lassé de tant d'attente et poussé par de mauvais conseillers, décida de prouver qu'il n'était pas impuissant en prenant une compagne.

C'est ma mère qui fut choisie. Elle n'était pas beaucoup plus âgée que la première, mais orpheline au couvent de Beaujeu, elle était impatiente de connaître "l'homme". Comme elle n'était pas dépourvue de charmes, elle enflamma les sens de son amant à tel point que peu de temps après, le fruit de leurs étreintes amoureuses, s'arrondissait dans le ventre de la belle. Tout aurait pu se passer bien, mais c'était sans compter sur la jalousie que cette situation inspira à l'épouse officielle. Sans doute émoustillée par les ébats qu'elle devinait derrière la tenture, elle décida pour ne pas être en reste de maternité, de se glisser un soir dans le lit de son mari. Elle se soumit au devoir conjugal avec passivité et fut elle-même ostensiblement enceinte. Ainsi leur union était bénie et, suite à l'intervention courroucée du puissant beau-père, ma mère, grosse de six mois, dut se résoudre à rejoindre le couvent de Beaujeu, son seul asile.

La supérieure était la propre sœur d'Artaud le Blanc, seigneur de Dun. Il accepta d'héberger la jeune mère. Le malheur, pour elle, voulut que je naisse garçon et bien constitué. Il n'était, dès lors, pas question pour Artaud de garder cet enfant risquant de contrarier les projets érotiques que la jeune femme lui inspirait. Il espérait bien ainsi, se payer en nature en échange de sa généreuse hospitalité. C'est ainsi qu'au fond d'une corbeille d'osier, tapissée de fougères sèches, je me suis réveillé un matin de Juillet 996 dans le tour du guichet des moines d'Orval.

C'est en fréquentant les gens du château de Dun que Pierre à découvert la clef de l'énigme. Il avait remarqué cette femme d'âge mûr qui semblait avoir beaucoup d'influence dans l'entourage du comte vieillissant. En questionnant un vieux serviteur il avait compris que le bébé enlevé à l'affection de sa mère, ne pouvait être que Valdorix son meilleur ami. Confirmation lui en fut donnée par le comte en personne affligé par le remords d'avoir causé autant de chagrin à celle que sa concupiscence avait condamnée, malgré ses pleurs, à devenir son esclave.

Pierre me laisse le soin de décider si ma génitrice doit rester dans l'ignorance de mon existence ou bien apprendre elle aussi la nouvelle que son enfant chéri n'est pas mort mais bien vivant . Après tout ces détails concernant ma naissance, je reste abasourdi. Mon cœur penche tout naturellement pour la seconde proposition, mais je sais que cela va entraîner pour moi une remise en question de ma vie religieuse. C'est en réalité la goutte d'eau qui va faire déborder le vase car depuis la nomination de dom Segalde au titre de prieur, j'ai perdu la joie de vivre et je m'enfonce progressivement dans une mélancolie maladive. Ma foi est elle-même ébranlée. Suite aux années de disette, au souvenir de tous ces enfants morts de faim, j'en arrive à douter de la toute puissance de Dieu. Et plus le doute s'installe, plus je me persuade que ma vie est ailleurs, sans savoir exactement dans quel projet. C'est l'intransigeance de mon supérieur qui force ma détermination. Suite à mon incartade carillonnante, dom Segalde réunit un chapitre extraordinaire et convainc la majorité de mes frères de me condamner à la clôture définitive.

Ma décision est prise, je partirai à la nuit tombée.

Avec beaucoup d'émotion je fais discrètement mes adieux à mes meilleurs amis, frère Daniel, frère Jean et Martin Le Roux et tandis que le monastère est plongé dans le silence d'un premier sommeil, je m'échappe par la petite porte du guichet. Je me réfugie chez Arnould et Fantine où Pierre m'a précédé et mis au courant mes parents adoptifs. Ces derniers approuvent mon choix mais je surprends ma mère adoptive séchant une larme de ses beaux yeux bleus. Deux chevaux sellés piaffent à la porte. Il nous faut partir sans tarder avant "matines" et le réveil des moines qui ne manqueront pas d'alerter les milites. Je sers longuement Fantine dans mes bras en la remerciant pour tout ce qu'elle a fait pour moi. Arnould me pousse affectueusement vers la porte et me souhaite bon courage. Je demande à Pierre de revoir Céline avant de partir. Je remarque qu'il ne se fait pas prier et qu'au moment de nous séparer il embrasse plus que tendrement la belle qui ne s'en défend. Je comprend qu'il a mis a profit son séjour à l'auberge du Siècle pour apprécier les qualités de mon amie. Pour la première fois de ma vie j'éprouve l'amertume de la jalousie. Mais ce sentiment est vite réprimé par ma raison et par l'amitié qui nous lie. Un complice de la garde nous ouvre discrètement la porte des Perriers et nous prenons le même chemin qu'à mon premier voyage pour Sainte-Marie des bois, avec arrêt au Moulin de Vaux où le frère, à la barbe fleurie, est toujours aussi accueillant malgré l'heure avancé de la nuit.

La suite de notre chevauchée se passe sans incidents et après une pause à Sainte-Marie pour nous restaurer et changer de montures, nous arrivons aux portes de la citadelle de Dun au crépuscule.

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.