Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

16 - La citadelle de Dun

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Chapitre XVI

16 - La citadelle de Dun
CHAPITRE XVI

Notre arrivée à la nuit tombée, suscite la méfiance des gardes. Ils sont rassurés par le mot de passe que leur crie Pierre et qui a pour effet l'ouverture de la porte d'Orient. Nous mettons pied à terre et laissons, aux soins des palefreniers de service, nos montures fatiguées par la forte déclivité du chemin. Dans la pénombre et le silence seulement troublé par le cri plaintif d'une hulotte, nous montons le sentier qui abouti à la deuxième enceinte et à la poterne donnant accès au coeur de la citadelle. Le garde qui nous accompagne frappe trois coups à la porte du château. Celle-ci s'ouvre sur la mine réjouie d'Archambaud, fils aîné d'Artaud le Blanc, au courant de notre arrivée. Un peu plus âgé que nous, l'héritier du nom est un colosse débonnaire, ami intime de Pierre avec qui il a fait ses premières armes. Il a épousé Béatrix de Beaujeu et, de leur union, deux beaux garçons sont nés, Hugues et Artaud. Depuis l'an 1030, le pagus de Dun est devenu circonscription territoriale des comtes de Mâcon. Archambaud en est le premier vicomte. Son père, Artaud, le vieux seigneur de Dun est veuf depuis l'an dernier. Il s'est retiré dans le donjon qui domine la citadelle en compagnie de celle qui est censée être ma mère.

Nous remettons au lendemain le moment des retrouvailles car l'heure est trop tardive pour nous présenter au donjon. Il est souhaitable aussi que Pierre prépare avec tact ma rencontre avec celle qui ne sait pas encore que son fils est vivant. Après un bon repas, bien arrosé, à la table d'Archambaud, nous regagnons la salle des gardes où nous attendent deux bonnes paillasses garnies de fougères odorantes. Nous ne tardons pas à dormir, épuisés que nous sommes par notre longue chevauchée. Le réveil du lendemain est agrémenté par le soleil levant, teintant de rose les pierres de granit de la citadelle. Je la découvre environnée d'un paysage qui me surprend, habitué que je suis aux plaines du Charolais. La vue s'étend des monts du Lyonnais et du Forez jusqu'au Morvan en une succession de collines et de vallons, de forêts, de clairières et de carrés de terres défrichées bonnes à moissonner. Le jaune d'or des épis colore de taches claires la verdoyante ondulation qui dévale jusqu'aux rives de la Bourbince. Du côté Brionnais, les pâtures naturelles ajoutent une touche de vert pastel qui contraste avec le bleu sombre des sapins plus proches. Je suis émerveillé par la magnificence de la création divine complétée par l'ouvrage des hommes. La citadelle de Dun, tel un nid d'aigle domine fièrement la région. Les invasions barbares, les brigands et autres routiers, s'aventurant dans la vallée, n'ont jamais osé affronter la toute puissance des seigneurs de Dun, sachant que seul un long et pénible siège pourrait venir à bout de la forteresse et de ses occupants.

Pendant que j'admire l'oeuvre du Créateur, mon ami Pierre est entré au donjon afin d'accomplir la délicate mission préparant ma reconnaissance. Je n'attends pas longtemps. La porte s'ouvre, et je vois s'avancer vers moi une petite femme, au visage souriant mais inondé de larmes. Elle marque un temps d'arrêt, sans doute impressionnée par ma robe de bure, puis, dans un geste maternel, elle ouvre tout grands ses bras dans lesquels je me précipite, mais en m'agenouillant aussitôt en signe de profond respect. Elle me relève avec empressement et, m'éloignant à bout de bras, elle m'observe quelques instants de ses beaux yeux d’un bleu limpide. Je fais de même et tout en l'étreignant affectueusement, je prononce instinctivement le " Maman! " que je pensais ne plus savoir dire. Le premier moment d'émotion passé, ma mère me dit se nommer Maria et avoir près de 60 ans. Elle m'assure n'avoir eu aucun doute, dès le premier regard, sur ma filiation, tant la ressemblance avec mon père est frappante à l'exception des yeux bleus que je tiens d'elle. A nouveau, je la serre dans mes bras alors que son cœur bat à un rythme accéléré, empourprant ses joues d'une touche de jeunesse qui semble effacer ses rides comme par enchantement. C'est le plus beau jour de ma vie; la réponse à la question qui a bien souvent perturbé mon esprit et qui me faisait douter de la bienveillance divine à mon égard. J'étais un enfant abandonné et je me croyais donc un enfant mal aimé de Dieu. J'attribuais toutes mes défaillances à cette désaffection. Maintenant je sais que je suis, moi aussi, un fils bien-aimé et que je n'ai pas à rougir de mes ascendants. Je fais, brièvement à ma mère le récit de mon enfance à Romay, sans oublier de lui dire le bonheur que m'ont prodigué mes parents adoptifs. Je lui avoue cependant que j'ai souvent pleuré sur ma paillasse au dortoir de l'école monastique, en pensant à cette maman que je ne connaîtrai jamais. Maria me dit qu'il en fut de même pour elle, pendant ces quarante années de séparation. Le secret de mon exil avait été bien gardé. Elle ne savait pas si j'étais vivant ou irrémédiablement perdu. Sa crainte était que recueilli par des êtres vils, je puisse être maltraité. Un sentiment d'amour intense, envers celle qui m'a enfanté, submerge tout mon être. Je l'embrasse encore et encore, jusqu'à ce qu'elle rie, comme le font les jeunes femmes heureuses.

Enfin nous reprenons notre sérieux et Maria me présente au seigneur des lieux. Je suis en présence d'un noble et beau vieillard, perclus de douleurs qui le gênent pour marcher. Il demande à rester seul avec moi et me fait signe d'approcher de son siège. Avec beaucoup d'humilité, il implore ma pitié pour le grand péché qu'il a commis en me condamnant à l'exil et à une existence d'orphelin. Artaud sait très bien qu'il n'est pas en mon pouvoir d'absoudre sa faute, mais il tient à ce que lui accorde ma bénédiction en signe de pardon. Je le fais sans la moindre rancune, attendu que, selon ses confidences, il a toujours été très bon pour ma mère et ne l'a jamais forcée à lui accorder les faveurs amoureuses qu'il se croyait en droit d'exiger. Il faut dire qu'il était en présence d'une jeune femme qui ne s'en laissait pas conter et s'était par amitié réciproque mise sous la protection de dame Agnès, épouse d'Artaud.

Une table garnie de victuailles et de fruits a été dressée près du puits de Jacob, que l'on dit "si profond qu'en se penchant à son orifice, on peut entendre converser les habitants des enfers." Toute la famille le Blanc est conviée et notre conversation s'anime au fur et à mesure que se vident les coupes emplies d'un beaujolais gouleyant. J'admire la générosité et la finesse d'esprit de ma mère, qui donne tout naturellement du bonheur à ceux qui la côtoient. Je suis fier d'elle et la façon dont elle me regarde me donne à penser qu'elle éprouve le même sentiment à mon égard. Pierre et son ami Archambaud rivalisent d'histoires drôles déclenchant l'hilarité générale.

Le lendemain, comme toute médaille à un revers, il me faut envisager l'avenir, sans l'assistance de ma communauté religieuse. Artaud me convainc de rester à Dun le temps nécessaire pour trouver remède à ma disgrâce. Il me propose d'occuper une pièce attenante à la chapelle saint Firmin. Cette modeste demeure tenait lieu de cure au vieux prêtre séculier, décédé l'an dernier et que l'évêque n'a pas encore remplacé. Il me demande d'assurer l'office du jour à défaut d'Eucharistie, afin d'attirer la bénédiction divine sur la cité. J'accepte avec joie, sachant que cette chapelle occupe l'emplacement le plus élevé de l'enceinte, là où le regard porte à des lieues par temps clair. Il me semble qu'ainsi, je serai plus proche du ciel pour prier l'infinie miséricorde de Dieu, afin d'obtenir le pardon de mes fautes.

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.