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01 - Les Origines

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Chapitre Premier.

J'entreprends ce récit à l'automne de ma vie en espérant que passé le temps de ma présence en ce monde, la cité de Paray sera toujours en l'an deux mille, un havre de paix et de bénédictions divines.

Plus de soixante printemps ont refleuri notre belle province depuis que ma mère, la pauvresse, m'a abandonné en juillet 996 au guichet des moines bénédictins d'Orval. Comme elle n'a pas laissé d'indications concernant mon identité, les bons pères en me recueillant me baptisèrent Yvain. L'usage veut que je sois plus connu sous le surnom de Valdorix, ce qui se traduit par " l'inconnu du Val d'Or ".Au mois d'octobre suivant ma naissance on apprenait la mort d'Hugues Capet et la succession au trône de France de son fils Robert le Pieux.

La tradition orale rapporte qu'au siècle dernier, c'est-à-dire avant l'an mil, Mayeul de Vallensole arrivant de Cluny en compagnie du comte Lambert découvrit avec émerveillement le paysage qui s'étendait en contrebas de la colline de Survaux. Il dit aux gens de sa suite: "Ce lieu est un val d'or et c'est ici que, par la grâce de Dieu, se construira la nouvelle église. Cette monumentale construction marquera, dans bien des siècles encore, le témoignage de notre foi."

Paroles prophétiques du saint abbé. Quelques années après sa mort, son successeur Odilon, cinquième abbé de Cluny, décida que le prieuré de la colline serait transféré dans la vallée afin que par son agrandissement il puisse accueillir les nombreuses vocations de jeunes moinillons.

Pour revenir à mes origines, les moines bien embarrassés par l'encombrant paquet de linge braillant qui venait troubler leur quiétude, me confièrent à Fantine la femme d'Arnoul, tailleur de pierre de Romay. Elle venait d'avoir une fille et sa généreuse poitrine abondait de lait en suffisance pour nourrir un second rejeton.

Je n'ai souvenance de cette période bénie, que par les dires de ma nourrice bien-aimée. J'étais me dit elle un bébé malingre mais de bon tempérament; je ne pleurais que rarement. Mon admiration pour ma soeur de lait, dont le prénom était Rozala, faisait plaisir à voir.

Mes souvenirs personnels remontent seulement aux lendemains de l'an mil, à ma septième année marquée par une maladie qui me frappa gravement et dont je ne me serais pas relevé sans l'intervention miraculeuse de la Bonne-Dame de Romay.

Le hameau de Romay à une lieue de Paray, a pris de l'importance du jour où les moines ont décidé la construction de la grande église.

Ils trouvèrent en ce lieu un affleurement rocheux permettant d'extraire une quantité importante de pierre de qualité pour l'ouvrage.

C'est pourquoi de nombreux carriers et tailleurs de pierre, pour la plupart originaires du Mâconnais, se sont établis à proximité de la Bourbince. Ils ont construit des maisons basses couvertes de toits de chaume et dont les murs de pisé procurent un confort évident en comparaison des huttes paysannes de la région. Il faut dire que ces hommes, venus pour le grand chantier commandé par les Bénédictins, sont des maîtres d'oeuvre rompus aux nouvelles méthodes de construction en dur. Nombreux sont ceux qui ont fait leurs classes à Cluny. L'un d'entre eux, Arnoul mon père adoptif, possède le don de transformer un bloc de pierre en chapiteau joliment orné de feuilles d'acanthes, d'animaux fantasmagoriques ou de personnages bibliques. Ce don lui procure une certaine notoriété.

Au début de l'an mil, dom Andralde le prieur de Paray, convoque les hommes du hameau au monastère et exprime le voeu que soit édifié à proximité de la carrière un oratoire. Ceci pour respecter la règle de Saint-Benoît prescrivant cette construction et marquer ainsi, par ces pierres assemblées, le début du deuxième millénaire.

L'emplacement choisi près d'une fontaine réputée miraculeuse est assez éloigné du chantier pour que le silence ne soit point troublé.

Les anciens des courtils voisins rapportent que ce lieu béni est, de mémoire d'homme, celui où les druides officiaient et qu'ils avaient nommé " Fontaine de Santé". Selon cette tradition transmise par les conteurs, l'eau vive de la source ressuscitait les morts quand les dieux et les druides s'en mêlaient.

Il en est resté une croyance affirmant que si les vivants l'utilisent elle les rajeunit et les préserve, non pas de la mort, mais au moins de la maladie et de la décrépitude.

Bien sur, cette légende court sous le manteau, les bénédictins ne plaisantent pas sur les origines sacrées et n'admettent pas la concurrence druidique en voie de disparition.

L'oratoire ne tarde pas à sortir de terre. Les hommes de Romay ont mis un point d'honneur à placer le hameau sous la protection de la Vierge dans les plus brefs délais. Comme on est au printemps, le bruit des maillets de bois frappant les burins accompagne le chant des compagnons, du lever du soleil jusque tard dans la soirée. Les femmes et les enfants participent en faisant le tri des pierres, laissant sur place les plus lourdes et rassemblant les autres par taille. Elles criblent le sable tiré de la Bourbince sur des claies en lattes de bois afin d'en retirer les plus gros graviers. Le four à chaux fonctionne en permanence, son foyer alimenté par les paysans voisins. Tout se passe dans une joyeuse ambiance.

Arnoul, en raison de son talent, est désigné pour sculpter la statue de la Vierge, sainte patronne des lieux, suivant la décision du chapitre des moines.

Ne voulant pas copier les statues de Vierges romanes déjà connues et souvent représentées assises dans une attitude rigide, Il s'inspire de Fantine me tenant dans ses bras. Comme cette vaillante femme n'est pas souvent assise, il la dessine debout, avec une telle perception du corps féminin qu'il reproduit le déhanchement naturel de la mère portant l'enfant. L'originalité de sa création, rompant avec les canons de l'art contemporain, irrite certains moines acariâtres qui jugent cette posture décontractée. indécente pour une vierge sainte.

Heureusement, pour mon père adoptif, dom Andralde le prieur est un homme cultivé, féru de lettres antiques et qui a poursuivi ses études en Espagne où rayonne l'influence de la culture arabe de Catalogne. Satisfait par l'oeuvre d'Arnoul, il donne sa bénédiction à la Madone le 13 Juillet de l'an Mil et célèbre la première messe à l'oratoire le dimanche de la Toussaint qui suit.

C'est peu de temps après que survint la grave maladie qui faillit m'emporter.

J'étais de constitution fragile, souvent affectée par des bronchites et coryza qui n'en finissaient pas. Au lendemain de mes trois ans, une fièvre maligne me terrasse et me laisse presque inconscient malgré les bons soins de Fantine J'ai de plus en plus de peine à respirer et les herbes de la guérisseuse ne font point d'effet.

Un moine que l'on connait sous le nom de frère Daniel est appelé à mon chevet. Sa renommée dépasse les marches du Charolais en raison des guérisons que sa science permet d'obtenir. Me trouvant dans un tel état d'épuisement, il déclare que seule une prière ardente peut soulager mon agonie.

Après son départ, Fantine qui m'aimait comme si elle m'avait enfanté, effondrée par le chagrin, ne s'avoue pas vaincue. Elle me prend dans ses bras et me porte à la fontaine miraculeuse. Les premières gelées ont durci le sol et givré les buissons. Bravant toute logique et malgré la fièvre qui me fait délirer, elle présente mon front sous le filet d'eau comme pour un ondoiement. Elle entre ensuite dans l'oratoire et me pose à même la pierre au pied de la Bonne-Dame.

Les femmes du hameau alertées par leurs enfants la suivent et répondent aux supplications de Fantine par des invocations ferventes, mélées de pleurs. Ma petite mère termine sa prière par ces mots: "O bonne Sainte Vierge, cet enfant je vous le donne, sauvez le!" Alors une lumière étrange illumine la madone, femmes et enfants ouvrent de grands yeux pendant que, peu à peu, je reprends une respiration normale. J'ouvre les yeux, étonné de me trouver là, étendu sur une pierre glaciale. Je frissonne et ne comprends pas pourquoi tous ces gens aux yeux mouillés de larmes sont penchés sur moi.

De joyeux alléluia accompagnent le retour à la chaumière faisant accourir les hommes qui n'en croient pas leurs yeux. J'ai faim. Fantine s'empresse de me faire une bouillie de froment que j'avale avec satisfaction.

De ce jour, toute trace de maladie disparue, le bébé malingre que j'étais devint un garçon robuste, immunisé contre toutes sortes de maladies.

Tout cela me fut conté souvent par Fantine qui n'omettait pas à chaque récit, de mentionner le voeux qu'elle avait fait en me consacrant à la Vierge Marie. La suite du récit vous dira ce qu'il en advint.

 

 

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.