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08 - Le postulat à Cluny

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Yvain le postulant

08 - Le postulat à Cluny

Après trois années de noviciat, le choix nous est donné, soit de persévérer dans la vocation monacale, soit de quitter définitivement le prieuré.

Sur la vingtaine de jeunes oblats que nous étions au départ, deux ne sont restés qu'une année, cinq n'ont pas pu suivre le cours des études et sont désormais frères lais au monastère, cinq autres ont préféré, comme mon ami Pierre, retourner à la vie séculière. Un seul d'entre nous, malheureusement, est mort des suites d'une longue maladie. Nous restons donc sept postulants moines.

 

Gontran de Cypierre.

Renaud de Luzy: fils du Seigneur d'Oyé et Amanzé.

Etienne le Blanc: second fils du Seigneur de Dun.

Fréelan de Chamilly: fils du Seigneur de Semur.

Eudes de Chizeul: fils du Seigneur de Barberèche.

Martin Le Roux, Parodien dont le père est tanneur.

 

Seul ce dernier est, comme moi, issu du peuple ce qui ne l'a pas empêché d'être le plus brillant élève de notre promotion. Enfant, il était de ceux que l'on nomme un "donné". Cette appellation vient du fait que dès leur plus jeune âge, certains garçons, fils de parents pauvres et chargés de famille, sont confiés au prieur. Le père de Martin ne regrette pas sa décision. Il est même très fier, lui qui est analphabète, d'avoir un fils surdoué. Il s'en vante journellement auprès de ses clients.

Martin est pour moi un ami. J'admire en lui le premier de la classe, mais je pense qu'il est surtout doué d'une mémoire d'éléphant. Cette étonnante mémoire, lui permet d'enregistrer et classer dans son cerveau les données de la connaissance, puis de les ressortir à bon escient. Je n'ai malheureusement pas le même don, sauf en ce qui concerne les mélodies musicales. Il suffit que j'entende une ou deux fois un chant pour qu'il soit à jamais gravé dans ma mémoire. Par contre j'ai des difficultés à lire le grégorien tout en le jouant au clavier. Il me faut d'abord chanter les notes pour ensuite les jouer sans peine sur l'instrument. Dom Claudius dit que je suis un musicien routinier mais semble ne pas s'en plaindre. Les autres novices sont tous issus des grandes familles de la région. Ce sont toujours des cadets dans la hiérarchie familiale. Les aînés assurant la pérennité de la lignée, sont entraînés au maniement des armes et à l'équitation. Leur instruction, des plus rudimentaire, est bien souvent dispensée par un religieux vivant au château et se limite à quelques notions de lecture et d'écriture.

Notre noviciat terminé, il nous faut encore nous présenter devant le grand abbé de Cluny pour solennellement postuler en faisant le triple voeu de fidélité à l'ordre, d'obéissance à nos supérieurs et de chasteté. Seul ce dernier point m'inquiète. Bien qu'ayant maîtrisé mes premières ardeurs juvéniles, je sais que je suis particulièrement fragile en ce domaine et à la merci du premier jupon qui passe. Jamais je n'aborde ce sujet en confession, considérant comme jardin secret ce problème que je suis seul à pouvoir résoudre. Je suis cependant encouragé dans ma vocation, par la confusion qui existe pour de nombreux moines entre célibat et chasteté. Il est de notoriété publique que certains frères tout en restant célibataires aux yeux du monde, oublient allègrement leur voeu de chasteté et font discrètement le mur aux nuits chaudes d'été. Dieu seul jugera.

Me voici donc prêt à partir pour Cluny avec dom Vivien et mes compagnons novices. Une escorte fournie par Jehan de Cypierre, le père de Gontran, assurera notre protection. Le départ est fixé au lendemain de la fête de l'Assomption. Le jour se lève à peine lorsque nous traversons le gué de Bord. L'aube naissante teinte de rose pastel l'horizon dans la direction que nous prenons. Les chevaliers de Jehan caracolent en éclaireurs bien que jusqu'à Cypierre le chemin soit sans risques. Le monastère nous a fourni ses meilleurs chevaux et nous suivons sans peine, au petit trot, l'allure imposée par nos guides. A mi-chemin de Charolles nous devons passer le péage de la Redoute et acquitter le droit de passage au Seigneur Joceran du Palais. Ce dernier n'est pas en très bon terme avec ses voisins de Cypierre et encore moins avec les moines de Paray. Sa brutalité est légendaire, d'autant qu'il est doté d'une force peu commune. Il est entouré de soudards toujours prêts à en découdre et qui ne craignent ni Dieu ni diable. Heureusement l'escorte qui nous accompagne est suffisamment impressionnante pour que nous passions sans autre formalité que le paiement de la redevance.

Nous arrivons à Charolles alors que sonne l'Angélus au clocher de la Madeleine. De nouveau, nous devons acquitter un droit d'entrée au pont d'Arconce situé juste avant la porte de la ville. Nous faisons une courte pause sur la place du village, le temps de faire boire nos montures et nous repartons en sortant par la porte de Mâcon au pied du donjon du château fortifié. La forteresse de Charolles, nous explique dom Vivien, a été construite par Richard le Justicier, vicomte d'Autun qui devint duc de Bourgogne. Il fut chargé alors, d'organiser la résistance à l'invasion des Normands qui, remontant la Loire, ravageaient tout sur leur passage. C'est l'une des plus ancienne place forte de la région avec Dun, Suin, Semur et Charlieu. La hauteur des remparts sous lesquels nous passons est impressionnante ainsi que les nombreux hommes d'armes que nous rencontrons. Au bord de la rivière un groupe de lavandières est en action et nous sommes accueillis par de vigoureux claquements de battoirs rythmant les rires que suscite notre passage. Je me suis toujours demandé pourquoi la vue de jeunes moinillons déclenche l'hilarité chez les femmes de manants. Peut-être que notre innocence présumée les émoustille. Il est vrai que l'on dit tant de contrevérités sur les moines et sur la prétendue licence de leurs moeurs. Légendes léguées par nos prédécesseurs, avant que Cluny rétablisse une discipline de vie monastique beaucoup plus rigoureuse.

Nous pressons le pas car il nous faut parcourir encore quatre lieues par Collange et Chapendy, traverser la forêt d'Avaize, avant de faire étape au tertre fortifié de Corcheval, au pied de la corne d'Artus. Ce haut lieu est, dit-on, encore fréquenté par de mystérieux druides, vivant dans la plus complète clandestinité. La place forte de Corcheval nous surprend par sa petite taille. Seule un donjon carré surmonté d'un hourd et entouré d'une solide palissade en rondins de sapins domine la vallée. Une retenue d'eau alimentée par la Semence, forme une défense naturelle a l'entrée du fief. Il nous faut, de ce fait, franchir un pont-levis flanqué de deux tours de guet pour accéder à l'intérieur de l'enceinte.

Nos chevaux commencent à accuser la fatigue du parcours. La pause de midi leur est soulagement. Il en est de même pour mon postérieur non habitué à une si longue course et qui devient de plus en plus douloureux. Je reste debout pendant que nous sortons de nos sacs le repas qui se résume en tranches de pain et morceaux de fromage sec. Une boisson à base de feuilles de frênes nous est servie par un garde de la place. Nous ne nous lassons pas d'admirer le paysage tellement différent de notre Val d'Or. Ici tout l'environnement est dominé par la sombre verdure des sapins. Seuls de rares bouleaux éclairent le paysage par leur silhouette gracile et argentée. L'étagement des collines donne une impression de montée céleste. Le silence qui règne alentour, n'est troublé que par le passage de quelques basternes cahotantes empruntant le grand chemin de Cluny.

La dernière étape nous est plus pénible. Il nous faut, par des chemins rocailleux, passer au pied de la butte de Suin et sa forteresse. Les chevaux s'éssouflent en montant la côte de la montagne de Buffières. Il nous reste à traverser la forêt des trois monts pour redescendre sur Jalogny et arriver aux portes de Cluny. L'abbaye est en contrebas dans la vallée de la Grosne et la vision que nous découvrons dépasse les descriptions les plus enthousiastes qui nous avaient été faites. Une masse imposante de hautes constructions éclairées par le soleil couchant, s'impose à notre regard. Les trois tours carrées de la grande église dominent cet ensemble. Elles sont coiffées de toitures à quatre faibles pentes, couvertes de tuiles romanes comme les toits des édifices avoisinants. Sur la droite de l'abbatiale, le monastère se compose de divers bâtiments conventuels dominés par le clocher de la petite église Sainte-Marie. A gauche, à la limite des remparts, dom Vivien nous montre du doigt l'hostellerie et les écuries. La cité se blottit au fond d'une luxuriante vallée où les prairies et cultures bordent un étang de vaste dimension. A l'horizon, les monts boisés du Mâconnais complètent ceux du charolais pour cerner d'une protection naturelle ce lieu béni.

Nous passons une première enceinte sur la crête qui domine Cluny. Un chemin pavé dont la forte déclivité nous oblige à mettre pied à terre descend jusqu'au bourg-hameau. Sur le parcours qui nous sépare de l'abbaye, nous rencontrons des pèlerins coiffés de chapeaux noirs garnis de coquilles, la gourde en bandoulière et le bourdon à la main. Ils semblent eux aussi très fatigués et nous demandent de les guider jusqu'à l'hostellerie des moines. Notre troupe traverse maintenant le village où je retrouve les mêmes constructions qu'à Romay bien qu'ici, la pierre remplace le pisé. Des volailles s'enfuient en piaillant à notre passage réveillant des chiens hargneux qui nous poursuivent en aboyant. Les femmes se hasardent sur le pas de leur porte. Elles ont des coiffes blanches, différentes de celles des charolaises et de longues robes d'un bleu indigo délavé. Un vieillard nous salue en levant son bâton et nous gratifie d'un large sourire édenté. Enfin nous arrivons à la porte occidentale de l'abbaye et entrons dans l'avant-cour où des frères lais nous accueillent et se chargent de remiser nos chevaux à proximité. Nous laissons nos anges gardiens devant la maison des hôtes et, à la suite de dom Vivien qui connaît bien les lieux, nous entrons dans l'atrium qui donne accès au galilée de l'abbatiale. Sur le côté droit, une lourde porte de chêne condamne l'entrée de la clôture et s'ouvre au tintement de la cloche actionnée par Martin Le Roux. Un vieux moine portier nous souhaite la bienvenue et nous accompagne jusqu'au noviciat. Après avoir traversé le cloître et longé la salle du chapitre, nous remarquons que des frères sont occupés à se baigner dans un réservoir d'eau entouré de dalles de marbre. Au centre coule une fontaine en forme de tête de lion. Cela ne manque pas de nous étonner et notre maître nous dit que dès que nous serons installés au dortoir, nous pourrons nous aussi nous rafraîchir et nous laver avant le repas du soir.

Je n'avais pas pris de bain autrement que dans un baquet ou près des sablières de la Bourbince, lorsque j'étais enfant. En cette chaude soirée d'Août, le fait de me tremper dans cette eau claire, me procure une sensation de bien-être qui me fait oublier la fatigue du voyage. Nous rions de notre nudité et nous aspergeons abondamment. Je suis le seul à savoir nager ce qui ne manque pas d'étonner mes camarades. Je les étonne encore plus lorsque montant sur la tête du lion, je plonge et traverse le bassin en nageant sous l'eau. En état de propreté, nous prenons part au repas de la communauté dans le grand réfectoire conventuel où Odilon nous adresse un mot de bienvenue avant de céder la place au lecteur. Le repas terminé nous faisons quelques pas autour du cloître des novices en faisant connaissance des postulants de Cluny. Sur le coup de sept heures du soir nous allons nous coucher, sachant que dès minuit il nous faudra assurer les offices de nocturnes, matines et laudes. Le premier réveil de minuit est particulièrement dur pour nos jeunes organismes et, les courbatures provoquées par notre chevauchée, ne facilitent pas notre lever. Cependant, notre désir d'accomplir sans faiblir les gestes coutumiers de notre nouvelle fonction nous donne courage et nous rejoignons l'abbatiale où nous entrons par la porte du transept sud. En passant je m'arrête au lavabo du cloître principal et me réveille complètement en me mouillant le visage de mes deux mains jointes emplies d'eau fraîche.

Que cette église est grande et haute! La faible lueur des cierges flanqués aux piliers principaux, ne nous permet pas de distinguer le sommet des voûtes. Un à un, les moines entrent par la même porte et se prosternent devant le maître-autel avant de gagner leur place dans les stalles. Après les Laudes, nous pouvons nous recoucher jusqu'à six heures car nous sommes dispensés de l'office de Prime et du chapitre. Rendez- vous nous est donné pour la messe de 9 heures au cours de laquelle nous devons prononcer nos voeux.

Cet engagement que depuis trois ans nous préparons, se passe en toute simplicité devant l'abbé Odilon entouré du grand prieur, du prieur claustral et de dom Vivien. Nous restons étendus le front contre les dalles du choeur, pendant toute la première partie de la messe. Nous nous relevons au moment du Credo et chacun d'entre nous s'avance d'un pas et prononce à forte et distincte voix les trois voeux. Apres une imposition des mains de l'abbé, nous retournons à notre place où nous alternons le chant du Credo avec la communauté clunisienne. La beauté des lieux, la ferveur des participants, me procurent une indicible émotion.

Me voici donc promu moine bénédictin sous le nom de frère Yvain.

La promesse de ma chère Fantine est accomplie. Dans mon action de grâce, je pense aussi à cette autre maman que je n'ai pas connue et qui dans sa misère m'a abandonné. Qu'est-elle devenue? Saurais-je un jour qui elle est et pourquoi l'auteur de mes jours l'a délaissée. Il m'arrive de rêver à un père, cadet d'une noble famille et donc sans l'espoir de pouvoir un jour convoler en juste noce. Ce privilège est réservé uniquement à son aîné. Triste destin que celui de ces cadets faiseurs de bâtards de mon acabit, ou condamnés à la vie religieuse, même s'ils ont d'autres ambitions.

La messe terminée, je me console, seul dans l'abbatiale, en admirant parmi les chapiteaux sculptés, celui qui représente Adam et Eve au Paradis. Le serpent s'enroule autour d'un arbre stylisé. Sur le côté, Dieu le père, le doigt levé en signe de réprimande, leur indique la sortie. Je sais, parce qu'il me l'a souvent décrit, que ce chapiteau est une oeuvre de jeunesse d'Arnoul, dont l'inspiration était alimentée par les récits bibliques qu'un vieux moine lisait le soir à la veillée. A voir le corps harmonieux d'Eve, je me doute que son inspiration devait surtout se nommer Fantine, la jeune et jolie fille du taillandier de Cluny, qu'il fréquentait amoureusement et qu'il comptait bien épouser.

 

Image virtuelle de la nef de la grande église de Cluny 3

Image virtuelle de la nef de la grande église de Cluny 3

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.