Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

06 - Les premières vacances.

Publié par Louis Antoine  - Catégories :  #Chapitre VI

06 - Les premières vacances.
Combien est grande ma joie de me retrouver dans mon univers familial en la petite chaumière de Romay, près du feu bien entretenu par les soins de la Mano.

J'ai toujours été étonné par le don qu'avait notre aïeule de redonner vie aux braises qui semblaient éteintes. J'ai souvent eu peur qu'elle ne se brûle, lorsque sans sourciller elle alimente la flamme en y déposant de très prés des brindilles de bouleau. Je crains aussi qu'elle ne se brise les os des jambes lorsqu'elle casse les branches en prenant appui sur son genou replié. Mais la Mano est solide. Fantine est sa plus jeune fille parmi les neuf enfants qu'elle a eu du parrain et dont huit sont vivants et installés dans la région. C'est une famille exceptionnellement nombreuse grâce aux bons soins d'une mère "courage" et de la relative fortune d'Antoine le parrain. Taillandier de talent, il échange ses produits contre des victuailles apportées par les paysans, sous forme de volailles, légumes, lard fumé et graisse d'oie. Le pain et le vin clairet sont fournis par les moines ainsi que l'huile pour l'éclairage. Les chevaliers participent eux aussi au troc car, s'ils veulent une bonne épée bien trempée, ils doivent se munir de gibiers, de sel ou d'épices. Ils ne sont pas quitte pour autant car ils payent, au juste prix, en pièces d'argent sonnantes et trébuchantes, la matière première et le temps passé. Cela permet au parrain de reconstituer son stock de fer lors du passage annuel du marchand.

Arnoul est moins favorisé par son état. Son seul client étant le prieur du monastère, il obtient beaucoup moins de diversité dans ses échanges. Par contre, il bénéficie de matières plus nobles comme la laine de mouton, la toile de lin, ou l'huile de noix. Parmi ses privilèges de tailleur de pierre, il a libre accès, ainsi que sa famille et sans bourse délier, à l'infirmerie du monastère où les soins de frère Daniel font merveille. Ce dernier a le don de remettre en place les articulations démises, de débloquer un dos paralysé par la douleur, de réduire les fractures et même, arracher les mauvaises dents.

Je me sens bien et rien ne manque à mon bonheur, pas même la tartine de beurre salé étalé sur du pain frais, préparée avec amour par la Mano. J'en étais privé depuis plusieurs mois et je retrouve ce qui est pour moi le meilleur des gâteaux. Une autre de mes gourmandises à base de beurre, mais seulement à la belle saison, est la beurraine. Lorsque le beurre est abondant en raison du troc printanier, Fantine décide de faire le plein de son pot de grès. A la fonte des belles mottes dans le chaudron de l'âtre, une écume dorée se forme en surface. Recueillie délicatement dans une écuelle en bois et après refroidissement, elle se cristallise en une sorte de pâte légèrement granuleuse que l'on étale sur le pain. Mais nos retrouvailles ne se contentent pas de silences gourmands. J'ai tant de détails à raconter sur les mois que je viens de passer au monastère et tant de réponses aux questions posées, que la veillée n'y suffit pas. Le moment le plus émouvant est celui où le parrain, sortant d'un coffre sous son lit, un parchemin enluminé, me demande de lire ce qui est écrit.  Avec difficulté, car le document est ancien, je déchiffre le texte signé Artaud le Blanc:

" Par notre bon vouloir et par la grâce de Notre-Seigneur Jésus, en reconnaissance de services rendus, nous Artaud le Blanc, Seigneur de Dun, rendons libre et affranchi de tout servage Antoine Charnay, des Forestiers, taillandier de son état.

Fait en l'an de grâce Neuf cent quatre-vingt.

A la lecture de ce parchemin, j'apprends ainsi que le parrain se prénomme en réalité Antoine et que son terroir d'origine est le versant Sud de la montagne de Dun, à quelques portées de flèche de la citadelle. J'ai toujours été passionné par les récits de ses voyages occasionnés par les grands chantiers des moines, mais je n'avais pas imaginé que le parrain avait dans son enfance, été fils de serfs attachés à la Seigneurie de Dun.  Je me promets de lui poser de nombreuses questions sur ce pays que mon ami Pierre, pour y être allé, me décrit comme bien différent de la vallée de la Bourbince. Mais pour l'heure, le sommeil nous gagne et la flamme se fait lumignon. Nous nous couchons à nos places habituelles sur la galerie. Rosala se blottit contre moi et mes yeux se ferment sans peine après cette journée bien remplie.

Le lendemain l'odeur des grillons de lard me réveille: c'est sûr, je ne suis pas au monastère. J'en suis d'autant plus certain, qu'ouvrant un oeil, j'aperçois à travers la balustrade, Fantine, déjà levée, faisant sa toilette près de la pierre d'évier. Elle me tourne le dos et a baissé sa chemise sur ses reins. Ses longs cheveux relevés dégagent la finesse de sa nuque et sa peau laiteuse reflète la douce luminescence des flammes de l'âtre. Ses gestes sont harmonieux et lorsqu'elle se détourne pour se sécher, je découvre avec ravissement son opulente poitrine affermie par l'eau froide. Je rêve encore de m'y blottir comme lorsque j'étais bébé. Mais pourquoi cet émoi qui me met le feu aux joues comme si j'avais la fièvre. Je ne veux pas gêner Fantine, aussi fais-je semblant d'être encore endormi lorsqu'elle vient me réveiller en me caressant la joue.

La journée s'annonce belle, les hommes sont déjà au travail. La Mano décide que mon odeur de moinillon qui se néglige, ne convient pas à sa demeure. Elle a préparé le baquet de bois cerclé et fait chauffer de l'eau dans le chaudron pendu à la crémaillère. Comme lorsque j'étais plus petit elle me demande de me déshabiller sans plus attendre. Bien qu'impubère, une indescriptible gêne me paralyse devant ces trois femmes dont la curiosité à peine voilée se traduit en regards obliques. Voyant mon désarroi, elles éclatent de rire à ma grande confusion. Fantine, d'une poigne énergique, ôte ma chemise et me prenant à bras le corps me trempe dans le baquet. La douceur de l'eau me décontracte un peu mais je redoute l'instant ou il va falloir me relever et exhiber mon intime nudité, qu'en l'occurrence je considère minuscule. Heureusement la Mano vient à mon secours et fait de son corps un obstacle aux regards indiscrets tout en me séchant dans un linge chauffé à proximité de la cheminée. Je suis fou de rage et jure qu'on ne m'y reprendra pas.

Sentant bon la saponaire, les cheveux encore humides, je m'empresse de sortir de la chaumière pour me rendre à la forge du parrain. L'enclume sonne comme un appel et la fumée sort par les interstices de la toiture de chaume. Je n'ai pas le temps d'arriver à la forge que je suis entouré par tous mes camarades de Romay, admiratifs devant ma tenue de bure et mes sabots sculptés. Il me faut leur conter, avec force détails, mon emploi du temps chez les moines. Avec impatience, j'abrège la conversation, pressé que je suis de me chauffer à la chaleur de la forge. Je n'ai plus l'habitude de vivre à l'extérieur et je crains beaucoup plus la morsure du froid de cette fin Décembre. Arnoul s'est installé lui aussi près du feu; Son ouvrage est un chapiteau destiné à l'église de Sainte-Marie des Bois, en construction selon les plans des moines architectes de Cluny. Il a obtenu l'autorisation de rester à Romay pour sculpter les blocs de pierre pendant la saison hivernale. Ceci lui permet de travailler près de sa famille à la chaleur de la forge d'Antoine. Comme tout artiste qui se respecte, Arnoul a des exigences que son talent lui permet de revendiquer.  Giovanni, l'autre sculpteur de Romay, n'a pas eu la même chance et a été contraint de déménager avec sa famille pour se rendre à Cluny où un nouveau grand chantier va nécessiter le concours de nombreux ouvriers. Je ne reverrai pas Nanina. Une grande tristesse envahit mon coeur.

Une messe de minuit aura lieu cette année dans l'oratoire Notre-Dame de Romay, à l'attention des habitants du hameau et grâce à la présence de Léon, fils aîné d'Antoine, prêtre séculier du diocèse de Mâcon. Suite à une grave maladie, son évêque lui a octroyé quelques jours de repos et grande et sa joie de retrouver ses parents après une longue séparation. Comme il dispose de temps libre en ces jours précédant la fête, il réunit à la chapelle filles et garçons du voisinage et nous apprend un chant de Noël qu'il accompagne au son d'un "flutiau". " Sus-sus berger! Sus-sus berger réveillez-vous..." Notre chant résonne au sein des murs de pierre avec encore plus d'intensité qu'en l'église prieurale et le refrain nous poursuit jusque dans nos jeux à l'extérieur.

Enfin la nuit de Noël vient mettre un terme à notre attente. Nuit chargée du mystère de la venue au monde de cet Enfant-Dieu dans un tel dénuement. Mais aussi, nuit féerique pour nos esprits juvéniles. Ne dit-on pas que de joyeux lutins venus du pays des faillettes, visitent les maisons la nuit de Noël et récompensent les enfants sages en déposant des cadeaux dans leurs sabots rangés près de la cheminée. Nous imaginons ces petits bonshommes, hauts comme trois pommes, poussant des tombereaux miniatures chargés de friandises à base de miel, de jouets en bois sculpté ou des poupées de chiffon. Notre maître, au monastère, nous a bien laissé entendre que tout cela n'était que sornettes et que si cadeaux il y avait, c'était par la grâce de l'enfant Jésus. Mais la légende est tenace et le parrain me conseille de ne pas prendre le risque de vexer nos sympathiques farfadets en doutant de leur existence.

Au matin de Noël, notre curiosité nous réveille les premiers. Une faible lueur nous indique que le jour se lève. Rosala, la plus curieuse de nous deux, descend l'échelle la première et je l'accompagne sans bruit. Les faillettes ne nous ont pas oubliés. J'ai dans mon sabot un magnifique couteau dont la lame se replie dans un manche en bois pas plus grand que la paume de ma main. J'ai comme l'impression que le parrain a des rapports secrets avec les fées car il me semble bien avoir déjà vu ce genre de couteau parmi ses commandes prêtes à livrer. Peu importe la provenance, je vais enfin pouvoir rivaliser avec les damoiseaux dont le coutelas se cache sous la ceinture. Le surveillant en tolère l'usage au réfectoire, lorsque les rares festivités nous autorisent la viande au menu. Jusqu'à ce jour, j'étais contraint de la déchiqueter avec mes dents, comme le font les animaux, faute d' ustensile. Rosala, elle non plus, n'est pas déçue. Son sabot contient une magnifique coiffe de dentelle et, comme elle est coquette, elle s'empresse de l'essayer me demandant de juger de l'effet produit. Je la trouve ravissante bien sur et, me haussant sur la pointe des pieds, j'en profite pour l'embrasser sur les deux joues ce qui déclenche notre hilarité et finit de réveiller toute la maisonnée.

Les vacances se poursuivent pendant toute cette période glacée où la nature semble ne plus connaître d'autre couleur que le gris du ciel et le blanc du manteau qui recouvre le sol et les toits de chaumes. Parfois un rayon de soleil illumine en milliers de cristaux étincelants le paysage. La Mano dit alors que c'est le sourire de la Vierge. Je passe les matinées à la forge en compagnie des hommes que le froid condamne à l',inaction. Ils passent le temps à faire des paniers avec du bois de châtaignier refendu. J'apprends à les réaliser de petite taille pour les offrir en cadeau à mes admiratrices. Nous avons retrouvé nos jeux de rôle avec les amies de Rosala. Mon début d'érudition me fait devenir le maître d'école des filles. J'ai apporté mon ardoise et ma craie et je leur enseigne l'alphabet selon la méthode de la relation image-lettre. C'est un jeu dont elles ne se fatiguent pas et qu'elles redemandent chaque jour. Je leur apprends également à compter jusqu'à cent et à additionner les châtaignes que nous mangerons au goûter. Les veillées sont longues et j'en profite pour abuser de la patience du parrain pour le questionner sur cette montagne de Dun dont la silhouette lointaine m'intrigue. Il me parle des heures entières de la citadelle perchée au sommet de la montagne comme un nid d'aigle rayonnant sur toute la région. Il sait tout de la puissance d'Artaud le Blanc, de ses alliances en Mâconnais et de sa générosité envers Cluny. Il me conte sans se lasser les légendes de la montagne. Les origines de ces légendes remontent aux temps de la civilisation des Gaulois qui avaient installé une place forte près de l'abreuvoir. En ce lieu, une source d'eau limpide coule en abondance et ne tarit jamais. Elle alimentait jadis les habitants protégés par la palissade de l'oppidum du sommet de Dune. Ce sommet jumeau de celui de Dun fait dire aux anciens: " Si Dun sur Dune était monté, les portes de Rome on verrait."

Parmi les légendes que j'ai retenues, celle de l'étang noir a particulièrement frappé mon imagination à la pensée de ces peuplades qui vivaient autrefois en utilisant la défense naturelle que représentait la montagne. A proximité de Dun se trouve un hameau que l'on nomme la Borcelle. Près de ce hameau un étang, où se mirent les grands sapins dont le vert reflet assombrit l'onde claire d'où le nom d'étang noir donné à ce point d'eau. La tradition dit que le Seigneur des lieux à l'époque de l'oppidum gaulois, se nommait Waëlhrik. Il avait épousé la douce Kilda et de leur union était né un fils Léodgaër. Kilda vivait heureuse entre son mari et son fils jusqu'au jour où une offense involontaire mais grave attira sur son fils la colère de Waëlhrik qui le chassa en le maudissant. Léodgaër, alors âgé de 18 ans, embrassa sa mère et disparu. Sept années plus tard, la réputation d'un jeune guerrier Brannovii arriva jusqu' en Dun. Son courage n'avait d'égal que sa beauté. Rédaker était son nom, sa résidence Briant et son autorité s'étendait au-delà d'Ordenogh (Digoin). Waëlrhik désireux de faire sa connaissance le convie à venir chasser sur ses terres. A la vue de ce beau jeune homme, le coeur de Kilda tressaille, sûre d'avoir reconnu son fils bien-aimé. Afin de ne point risquer la colère de son époux, elle n'en dit mot, mais alors que Léodgaër ploit le genou pour lui baiser la main, elle lui murmure: "Au rocher d'Odin ce soir." La nuit est particulièrement sombre et l'orage menace. Deux ombres au pied du rocher s'étreignent dans un long baiser puis Kilda laisse reposer sa tête sur l'épaule de son illustre fils. Soudain deux druides qui l'avaient suivie, surgissent de derrière le rocher et crient: "Malédiction à l'épouse infidèle! Mort à celui qui ne respecte pas les lois de l'hospitalité! " Les guerriers alertés par leurs cris, Waëlrhik en tête, accourent et jugeant l'offense impardonnable, condamnent ceux qu'ils croient coupables à être exécutés sur l'autel des sacrifices.

Les Dieux n'approuvant sans doute pas la sentence, l'orage qui menaçait éclate soudain avec une telle violence que les rochers de Dun en sont ébranlés. Le Druide sacrificateur transperce le coeur de Kilda qui trouve encore la force de crier -" Waëlrhik, c'est notre fils ! " Mais il est trop tard; Leodgaër lui aussi est mortellement atteint et murmure -" Adieu mon père et ma mère." A cet instant la foudre illumine tout le paysage et déclenche une avalanche de rochers qui précipite témoins et victimes au fond du ravin dans les eaux froides de l'étang. Depuis lors, les habitants de la Borcelle, passant près de l'étang noir, affirment entendre, les nuits de pleine lune, les lamentations de la belle Kilda en une lugubre plainte.

D'autres légendes en ces lieux propices sont contées, celle des faillettes de la colline de Chemineau par exemple, dont on attend le retour lorsque les agrelles défeuilleront. Les agrelles sont les feuilles de houx et chacun sait que le houx est un arbuste à feuillage persistant. Mais pour l'instant, sortons de la légende et revenons à la réalité avec la fin de mes premières vacances.

Le soleil se fait de plus en plus bienfaisant et sous son action le dégel s'amorce. Des ruisseaux limpides se frayent un passage au long des chemins et s'écoulent en longs rubans argentés jusqu'à la Bourbince. Les bourgeons des arbres se gonflent de sève, prêts à éclater en multitude de verdure printanière. Le moment est venu de reprendre le chemin du monastère pour une nouvelle année studieuse et disciplinée. Ce n'est pas sans peine que je quitte mes bons parents et particulièrement Fantine qui me serre dans ses bras et essuie une larme du revers de la main.

 

 

À propos

Roman historique et régional inspiré par les écrits de l'abbaye de Cluny et par 60 ans de vie parodienne de l'auteur.